Génocide arménien: sortir de la victimisation

Nul doute qu’en accueillant le XVIIe Sommet de la Francophonie cette semaine, l’Arménie cherchera à faire avancer la reconnaissance de ce génocide. Un drame sans nom que le Québec fut parmi les premiers à reconnaître, dès 1980 sous le gouvernement de René Lévesque.
Photo: Karen Minasyan Agence France-Presse Nul doute qu’en accueillant le XVIIe Sommet de la Francophonie cette semaine, l’Arménie cherchera à faire avancer la reconnaissance de ce génocide. Un drame sans nom que le Québec fut parmi les premiers à reconnaître, dès 1980 sous le gouvernement de René Lévesque.

Le XVIIe Sommet de la Francophonie se déroule cette année en Arménie, un pays millénaire qui porte le lourd fardeau du premier génocide du XXe siècle et qui est aujourd’hui en pleine crise démocratique. Le Devoir est allé à la rencontre de ces Arméniens qui cultivent, encore aujourd’hui, un amour profond pour la langue française.

L’arrière-grand-père de Tatevik Grigoryan, Melik, n’était qu’un marmot lorsqu’en 1915 l’armée turque est venue exterminer sa famille, à Kars en Anatolie orientale. Il fut le seul survivant et dut la vie à un officier qui tira en l’air au lieu de l’abattre. Envoyé à l’orphelinat américain, il n’apprit son âge et son nom de famille qu’à 20 ans, après la découverte par hasard d’un document d’état civil.

Tatevik Grigoryan conserve précieusement le certificat de l’orphelinat dont elle a envoyé un exemplaire au Mémorial du génocide à Erevan. Dans sa famille, on se raconte cette histoire de mère en fille et de père en fils pour préserver la mémoire du premier génocide du XXe siècle qui raya de la carte un million et demi d’Arméniens assassinés ou morts en déportation. Les autres se dispersèrent à travers le monde. C’est pourquoi, aujourd’hui encore, 70 % des Arméniens vivent hors d’Arménie.

Nul doute qu’en accueillant le XVIIe Sommet de la Francophonie cette semaine, l’Arménie cherchera à faire avancer la reconnaissance de ce génocide. Un drame sans nom que le Québec fut parmi les premiers à reconnaître, dès 1980 sous le gouvernement de René Lévesque. La France le fit en 2001 et le Canada en 2004 (mais sans en préciser l’auteur).

« Avant de mourir, à 93 ans, ma grand-mère a rassemblé dans un album toutes les photos qu’elle avait sur ces événements et elle nous l’a remis, pour qu’on se souvienne », dit Tatevik. C’est un peu à la mémoire de son grand-père qu’elle a entrepris en 2011 de rencontrer les derniers réfugiés encore vivants en Arménie. La plupart étaient centenaires ou presque. En deux ans, elle a ainsi brossé 34 portraits publiés pour la plupart par l’agence de presse nationale Armenpress. « On voulait juste ajouter notre petite contribution à cette histoire immense », dit-elle. Sillonnant le pays, elle a rencontré des vieillards aujourd’hui décédés, mais dont la mémoire était toujours vive. « Certains avaient des souvenirs d’enfance, d’autres, trop petits, s’étaient fait raconter les événements. La plupart pleuraient en parlant de cette époque. »

L’impossible réconciliation

« La mémoire du génocide, ici en Arménie, c’est une affaire quotidienne qui touche tout le monde », dit Harutyun Marutyan qui dirige depuis peu le Mémorial du génocide arménien, Tsitsernakaberd (le « fort aux hirondelles »), qui domine la ville. Tous les 24 avril, des centaines de milliers d’Arméniens se rassemblent autour de cette gigantesque flèche de béton qui domine la ville. La nuit, des jeunes viennent avec des flambeaux veiller les morts en contemplant le sommet enneigé du mont Ararat aujourd’hui en Turquie, mais qui fut le coeur de l’Arménie historique. C’est là, dit La Genèse, que Noé se serait échoué avec son arche. Ironiquement, en turc, Ararat se dit « montagne de la souffrance ».

« Cette souffrance durera tant que ce drame ne sera pas reconnu, dit Marutyan. Aujourd’hui, il n’y a plus guère que l’Iran et quelques petits pays qui nient la Shoah. Le génocide arménien, lui, n’est toujours pas reconnu par de grandes puissances. Or, sans la reconnaissance, il ne peut y avoir de réconciliation. Si on nous dit qu’il ne s’est rien passé, alors comment pouvons-nous nous demander ce qu’il faut retenir ou oublier de ces événements afin d’apaiser la mémoire ? On ne peut même pas poser la question. »

Malgré l’accumulation des preuves, le génocide arménien n’a toujours pas été reconnu par des pays aussi importants que le Royaume-Uni. Même Barack Obama n’a jamais prononcé le mot malgré une résolution du Congrès en ce sens.

 
Photo: Karen Minasyan Agence France-Presse Le mont Ararat aujourd’hui en Turquie, mais qui fut le cœur de l’Arménie historique.

« Aujourd’hui, on a tous les documents pour prouver l’organisation systématique de ce génocide », dit-il. On pense notamment aux travaux titanesques de l’historien turc Taner Akçam de l’Université Clark, dans le Massachusetts, qui a décodé des câbles secrets du gouvernement turc dans lesquels il est question d’« annihiler tous les Arméniens ». Mais on ne se met pas à dos un membre de l’OTAN aussi important que la Turquie, où la seule utilisation du mot « génocide » est passible de prison.

Ceux qui ont résisté

Après avoir consacré l’essentiel de sa carrière à cette question, Harutyun Marutyan estime qu’il est néanmoins temps d’avoir une vision moins misérabiliste de ces événements. Est-ce parce que sa famille vient de Van, où les Arméniens opposèrent une véritable résistance aux soldats de l’Empire ottoman ? Avant l’extermination des 192 000 Arméniens de la ville de Van, dit-il, sa grand-mère aidait les résistants à recharger leurs fusils en récupérant les balles.

Toujours est-il que l’anthropologue voudrait « que l’on mette enfin l’accent sur ceux qui ont résisté et qui se sont battus. Il faut sortir de la victimisation. Je sais qu’il y a beaucoup de jeunes qui hésitent à venir manifester le 24 avril car ils ne veulent pas s’identifier à des descendants de fusillés ».

En 1920 lorsqu’il retourna à Constantinople occupée par les Alliés, le poète Gostan Zarian, qui écrivait en français et en russe et avait côtoyé Lénine, Apollinaire et Picasso avant d’être traité de contre-révolutionnaire et de nationaliste arménien, eut ces mots : « Ce que nous avons perdu est si immense que c’est un sujet sur lequel il est impossible de ne rien écrire. Nos hiers sont pleins de sang et de feu, nos aujourd’hui d’incertitude, nos lendemains restent enveloppés de mystère. »

Même si, en 2017, on estimait que seulement 18 survivants du génocide étaient toujours vivants en Arménie, cette page ne semble toujours pas tournée, déplore Marutyan. Presque un siècle plus tard, Tatevik Grigoryan, elle, veut écrire l’histoire de sa famille. Une façon peut-être de laisser quelque chose au petit dont elle accouchera en décembre, reconnaît-elle. « Ce sera la cinquième génération après le drame. C’est peut-être juste une goutte d’eau, mais ce sera la mienne. »