La Corée du Nord tire des millions de dollars de ses travailleurs à l’étranger

Le régime nord-coréen tire des millions de dollars des travailleurs qu’il envoie à l’étranger. Enquête en Mongolie et en Corée du Sud sur cette main-d’oeuvre réduite au travail forcé et au silence, ciblée par les sanctions internationales.

Alors que l’obscurité et l’air frigorifié enveloppent Oulan-Bator, la capitale mongole, une poignée de Nord-coréens sont à la manoeuvre dans un chantier de construction. Ils tirent les joints d’un mur, soudent un tuyau de métal ou encore charrient des morceaux de brique. À cette heure tardive, leurs collègues mongols ont déjà quitté les lieux.

Dans le sous-sol du bâtiment en construction, une porte ouverte sur une pièce sans fenêtre laisse entrevoir une série de lits collés les uns aux autres. Un téléviseur à écran plat diffuse une série dramatique ou un film nord-coréens.

C’est là que dorment ces travailleurs étrangers lorsqu’ils ne sont pas à l’ouvrage dans les étages supérieurs, assure un Mongol qui connaît bien le chantier, après être parvenu à passer le garde de sécurité de même nationalité que lui.

À peine remarqué par les Nord-Coréens vivement affairés, Le Devoir a pu jeter un bref regard à l’environnement de travail et de vie de ces étrangers tenus à l’écart de la population locale et surveillés de près. Car ces ouvriers ne sont pas des réfugiés. Ce sont des citoyens nord-coréens qui, même à l’étranger, continuent de vivre sous les diktats de la dictature des Kim. Cette main-d’oeuvre astreinte à ce que l’ONU, le département d’État américain et de nombreuses ONG qualifient de travail forcé, trime dur pour renflouer les coffres du royaume ermite asséchés par une panoplie de sanctions internationales.

Ciblés par les sanctions

Au pays de Gengis Khan, ils sont un millier environ à besogner dans les chantiers de construction, dans les usines de textile, ainsi que dans quelques restaurants et cliniques. Une fraction seulement des 50 000 à 100 000 Nord-Coréens, selon les estimations, qui sont à l’ouvrage dans une trentaine de pays d’Asie, d’Afrique, du Moyen-Orient et même d’Europe. Ce sont la Chine et la Russie, deux voisins de Pyongyang, qui accueillent les plus forts contingents, avec environ 30 000 travailleurs chacun sur son territoire.

Le gouvernement le plus isolé au monde leur arrache un montant estimé entre 200 et 500 millions de dollars par année. Une somme non négligeable — sur un budget national d’environ 3 milliards — qui faciliterait la capacité du régime à développer un arsenal balistique et nucléaire qui ne cesse d’inquiéter la communauté internationale par ses prouesses.

Voilà pourquoi l’étau se resserre autour de cette main-d’oeuvre. Les sanctions adoptées en septembre dernier par le Conseil de sécurité de l’ONU contre la Corée du Nord ciblaient pour la première fois les travailleurs nord-coréens, intimant les pays hôtes à ne plus leur délivrer de visas de travail. Une autre ronde de sanctions votée tout juste avant Noël leur ordonne de les expulser d’ici 24 mois.

Signe que les sanctions mordent, des médias ont rapporté que la Chine, principal partenaire commercial de Pyongyang, a commencé à reconduire des travailleurs à la frontière que partagent les deux pays. Le Sénégal, l’Angola, le Qatar, le Koweït, les Émirats arabes unis et la Pologne ont aussi annoncé qu’ils obtempéreraient.

La Mongolie, elle, a emboîté le pas début décembre. Mais le président, Khaltmaagiyn Battulga, a précisé en milieu de semaine que le renvoi des Nord-Coréens allait être progressif afin d’honorer les contrats de travail en vigueur. Un coup de téléphone passé dans une clinique et un restaurant nord-coréen d’Oulan-Bator confirme d’ailleurs que leurs portes sont toujours ouvertes.

Des salaires confisqués

Selon le rapporteur spécial des Nations unies sur la situation des droits de l’homme en République démocratique politique de Corée, Pyongyang confisque entre 60 % et 90 % du salaire gagné par ses ressortissants à l’étranger.

Jong-su (nom fictif), un Nord-Coréen qui a fui en Corée du Sud en 2009, est parvenu à savoir à combien s’élevait son salaire réel lorsqu’il était en Malaisie. Lors de son premier séjour, à la fin des années 1990, il n’empochait que 80 $ des 600 $ versés par l’entreprise locale. Lors de son deuxième déploiement dans les années 2000, c’était 150 $ sur 3500 $. Le reste était encaissé par le régime, confie-t-il au Devoir.

Encore était-il payé. Il pouvait même envoyer à sa famille des centaines de dollars par année, que des compatriotes faisant le périple vers Pyongyang acheminaient en main propre.

Ce n’était pas le cas de Rim-il, un réfugié nord-coréen qui a trimé dans un chantier de construction au Koweït en 1996 et en 1997, et n’a reçu en retour que quelques dizaines de dollars le jour de l’anniversaire de naissance de Kim Il-sung. On lui avait pourtant promis 120 $ par mois, « une somme hallucinante en Corée du Nord », dit-il.

En Mongolie, frappée par une dure récession il y a deux ans, des travailleurs ont connu un sort similaire. Dans son rapport sur les travailleurs nord-coréens en Mongolie, l’ONG Database Center for North Korean Human Rights (NKDB), basée à Séoul, rapporte plusieurs cas de non-versement de salaires à cette main-d’oeuvre souvent dépourvue de recours auprès des autorités locales.

Bat-erdene (nom fictif), un ancien policier mongol à la carrure de lutteur qui a longtemps travaillé pour une entreprise embauchant des Nord-coréens, leur a souvent prêté main-forte. Par pure sympathie. « Les Nord-Coréens sont dans les chantiers 24 heures sur 24. Ils travaillent très fort, raconte-t-il, attablé dans un café de la capitale mongole. Alors quand une compagnie ne les paie pas, j’avertis le patron que sa bâtisse ne tiendra pas debout longtemps s’il ne verse pas leurs salaires ! »

Des contrats « au noir »

Selon NKDB, qui a recueilli les témoignages anonymes de plusieurs de ces travailleurs en Mongolie, au lieu d’exiger un pourcentage de leurs salaires, les autorités nord-coréennes réclament des versements minimums, forçant parfois ainsi certains d’entre eux à dénicher en sus des contrats « au noir » pour atteindre les cibles.

Des travailleurs ont confié ne pas avoir été en mesure de mettre de l’argent de côté, sinon très peu. Des employeurs mongols ont en effet confirmé au Devoir avoir embauché des Nord-Coréens pour de menus travaux, notamment dans la rénovation domiciliaire.

L’auteur a effectué ce reportage en marge de ses fonctions au CERIUM.

2 commentaires

Consultez la suite du dossier

  • Gilles Bonin - Abonné 13 janvier 2018 12 h 13

    Quoi?

    De l'esclavage ou du quasi-esclavage non européen, blanc, caucasien? Mais c'est impossible!

  • Serge Lamarche - Abonné 13 janvier 2018 15 h 28

    Article biaisé

    Cibler les nord-coréens de cette manière est quasiment raciste. Combien de millions les immigrants de tous les autres pays envoient-ils chez eux? Mexique, par exemple? Indiens? Chinois? Africains? Japonais? etc.