Au Bangladesh, les damnés de la terre pleurent leurs morts

Famille et compagnons de misère tiennent dans leurs mains les photos des travailleurs disparus dans l’effondrement d’un immeuble contenant des « ateliers de misère » dans la banlieue de Dacca.
Photo: Agence France-Presse (photo) Munir uz Zaman Famille et compagnons de misère tiennent dans leurs mains les photos des travailleurs disparus dans l’effondrement d’un immeuble contenant des « ateliers de misère » dans la banlieue de Dacca.

Les autorités du Bangladesh ont arrêté le propriétaire de l’immeuble de huit étages qui s’est effondré près de Dacca mercredi : le parcours de cet homme illustre à lui seul le dilemme auquel cette nation est confrontée. L’industrie textile du pays s’est développée à un rythme beaucoup plus rapide que ses institutions politiques, ces dernières années.

Le vice-ministre de l’Intérieur, Shamsul Haque Tuku, a annoncé l’arrestation du propriétaire de l’immeuble, Sohel Rana, un entrepreneur membre du parti au pouvoir, soupçonné d’avoir enfreint le code national de la construction. « Il a été arrêté et il sera jugé », a assuré le responsable. Alors que les services de secours fouillaient les décombres, M. Rana avait quitté sa maison, et tentait de sortir du pays. Le directeur de l’unité d’élite de la police du Bangladesh, Mukhlesur Rahman, a précisé à l’AFP qu’il avait été arrêté à la frontière avec l’Inde. Son arrestation a été accueillie par des cris de joie sur le site de l’effondrement de l’immeuble par les familles des victimes, encore présentes en grand nombre, dimanche, rapporte The Guardian. Il ne sera pas le seul à devoir faire face à la justice. Trois propriétaires d’ateliers présents dans le Rana Plaza avaient été arrêtés samedi et devront répondre d’« homicides par négligence ». L’effondrement a fait au moins 381 morts et un millier de blessés graves.


La catastrophe aurait pu être évitée, selon les témoignages de certains ouvriers. Des rescapés ont raconté que des ouvriers travaillant au sein du bâtiment s’étaient publiquement inquiétés la veille de fissures. Mis au courant de la situation, M. Rana avait tenu à rassurer les ouvriers des cinq usines textiles qui étaient regroupées dans son immeuble, explique The Guardian. La bâtisse est en bon état et tiendra debout pendant encore cent ans, avait affirmé M. Rana. Finalement, l’immeuble s’est écroulé 45 minutes après le début de la journée de travail des 3200 ouvriers.


Le parcours de M. Rana soulève de nombreuses questions au Bangladesh, un pays où les milieux d’affaires liés à l’industrie textile ont un pouvoir économique immense, le secteur employant plus de 4 millions de personnes. M. Rana est issu d’un milieu plutôt modeste. Il s’est lancé tôt en politique en devenant membre de l’aile jeunesse du parti au pouvoir, l’Awami League. Ce qui ne l’empêchera pas de travailler plus tard pour le parti rival. Son carnet d’adresses et ses contacts avec les hommes politiques lui ont par la suite permis de contourner de nombreuses règles et de s’enrichir, explique The Guardian. Il a ainsi pu racheter plusieurs terrains gouvernementaux au rabais en 2010, sur lesquels il a construit le Rana Plaza. L’immeuble ne devait pas faire plus de cinq étages, mais qu’importe, M. Rana obtient le soutien du maire et la signature de deux ingénieurs locaux pour pouvoir y rajouter trois étages.


Sur les 5000 usines textiles que possède le Bangladesh, la moitié ne seraient pas aux normes, selon Mainuddin Khondker, un haut fonctionnaire qui a dirigé une mission gouvernementale afin d’inspecter les usines du pays, à la suite d’un incendie qui avait tué une centaine d’ouvriers en novembre dernier. En entrevue avec la BBC, il reconnaît qu’aucune usine n’a fait l’objet de sanctions, ces dernières années.


En effet, les dirigeants de l’industrie textile font d’importants dons aux partis, s’ils ne décident pas eux-mêmes de se lancer en politique, explique la BBC. Le textile représente 80 % des exportations du pays, et les retombées économiques de ce secteur se chiffrent à 20 milliards de dollars américains par an. Et surtout, dans ce pays pauvre et conservateur, le textile a donné du travail à des millions de personnes, dont beaucoup de femmes issues de milieux ruraux. Si les conditions de travail sont difficiles, voire dangereuses, le salaire permet à beaucoup d’entre elles de se sortir de la misère.


Le développement de l’industrie textile devrait continuer ces prochaines années : le Bangladesh est un pays incontournable pour les grandes compagnies d’habillement, selon un rapport de la firme McKinsey, rédigé en 2011. Les profits générés par l’industrie textile sont amenés à croître. Le principal argument du Bangladesh pour convaincre les grandes marques d’y faire fabriquer leurs vêtements est simple : le coût de la main-d’oeuvre y est bas, explique la firme. Mais le rapport met aussi en garde les investisseurs. Le pays fait face à des défis importants s’il veut contrôler cette croissance économique : l’état des infrastructures doit être amélioré, et les conditions de travail des ouvriers aussi. Le rapport souligne le rôle important que peuvent jouer les compagnies américaines et européennes pour améliorer les conditions de travail.


Un certain flou entoure d’ailleurs les noms des différentes marques qui faisaient fabriquer des vêtements dans les ateliers de confection de l’immeuble qui s’est effondré. La marque canadienne Joe Fresh, la britannique Bon Marché et l’espagnole Corte Ingles ont confirmé leurs liens avec le Plaza Rana, selon l’ONG Clean Clothes Campaign, basée à Genève. Mais l’Agence France-Presse a aussi constaté la présence d’étiquette de la marque Benetton dans les décombres, alors que la compagnie italienne avait indiqué plus tôt qu’elle n’entretenait pas de liens commerciaux avec ces usines.


Sur les lieux de la catastrophe, il n’y a plus d’espoir de retrouver des survivants, selon les autorités. Comble de malheur, dimanche, un feu s’est produit dans les ruines du bâtiment. « Nous étions en train de couper une poutre pour sortir une femme qui était, croyons-nous, le dernier survivant. Nous sommes arrivés à éteindre l’incendie, mais lorsque nous sommes revenus, nous avons vu qu’elle était morte », a déclaré le chef des pompiers, Ahmed Ali. Son prénom, a-t-il dit, était Shahnaz et elle avait un fils de dix ans.