Des dirigeants en quête de légitimité

Xi Jinping participait vendredi à un sommet avec Vladimir Poutine à Moscou.
Photo: Agence France-Presse (photo) Sergei Ilnitsky Xi Jinping participait vendredi à un sommet avec Vladimir Poutine à Moscou.

La nouvelle équipe dirigeante chinoise a pris officiellement ses fonctions la semaine dernière quand le Parlement a ratifié les choix qui avaient été faits lors du dernier congrès du PCC. Elle devra défendre sa légitimité dans un contexte d’inégalités criantes et de problèmes environnementaux sans précédent. Entrevue avec Emmanuel Lincot, spécialiste des rapports entre la culture et le pouvoir en Chine, qui participait récemment à un colloque organisé par l’Université du Québec à Montréal.

Dans son discours à l’issue du 18e congrès du Parti communiste chinois, l’an dernier, Xi Jinping, le nouveau « numéro un », avait exprimé son intention de construire « une civilisation écologique ». « C’est tout à fait inédit. Le développement durable n’est pas un vain mot dans le contexte actuel parce que la Chine est confrontée à des problèmes environnementaux très graves : lorsque vous êtes à Pékin, vous inhalez l’équivalent de deux paquets de cigarettes par jour, ailleurs, les nappes phréatiques sont polluées, on signale des problèmes de déforestation et de raréfaction de l’eau », observe Emmanuel Lincot, rédacteur en chef de la revue Monde chinois.


« À ces problèmes écologiques graves s’ajoute un problème de sécurité alimentaire : des provinces qui constituent le grenier de la Chine, comme le Liaoning et le Shandong, sont confrontées à des sécheresses sans précédent, si bien que le pays va être de nouveau obligé d’importer massivement des céréales de l’étranger et notamment du Canada », selon M. Lincot, qui est également titulaire de la Chaire d’études chinoises à l’Institut catholique de Paris.


Soit la Chine continue son développement économique comme si de rien n’était et elle « va dans le mur, et nous avec elle », soit elle fait le choix d’un développement durable, croit l’expert « Dans ce contexte, l’État-parti est en train de se marginaliser, ajoute-t-il. Il y a un nombre croissant de révoltes de paysans à cause de la spoliation des terres par des promoteurs immobiliers, alors que la Chine manque de terres agricoles. D’autres révoltes éclatent autour de problèmes de nature écologique qui menacent la santé publique. Il y a un risque de délégitimation. »


« Nous avons affaire à une société toute jeune, qui est née avec la fondation de l’État-parti communiste chinois en 1949, et qui n’a plus rien à faire avec la Chine telle qu’on la connaissait jusqu’alors. Elle est davantage tournée vers l’avenir. Elle est beaucoup plus jeune dans ses attitudes et dans la posture d’un certain nombre de ses intellectuels que la société des États-Unis, par exemple. Le corollaire est que cette société est très oublieuse de son passé et de son histoire. La propagande insiste sur les 5000 ans de la civilisation de la Chine, mais, en réalité, ces 5000 ans de civilisation constituent surtout une tradition réinventée. »


Il est trop tôt pour dire ce que fera la nouvelle équipe dirigeante, mais M. Lincot est convaincu que l’empire du Milieu se trouve à un « tournant profond », parce que cette équipe sera vraisemblablement la dernière à avoir connu la révolution culturelle de 1966-1976.

 

Réformes


Il y a dix ans, Jiang Zemnin avait ouvert le parti communiste aux hommes d’affaires. Aujourd’hui, on essaie d’attirer dans son giron les jeunes diplômés. À 59 ans, le nouveau chef d’État se place dans la norme des dirigeants occidentaux.« C’est un parti qui se réforme. Il ne faut pas caricaturer comme on le faisait pour l’URSS, avec son aristocratie rouge et ses gérontes », dit Emmanuel Lincot, qui est coauteur avec Barthélémy Courmont de La Chine au défi (aux Éditions Éric Bonnier).


« En l’Occident, on a tendance à résumer la Chine à une espèce de bloc homogène alors qu’elle est extrêmement diverse. Le paradoxe, c’est qu’on a affaire à une société très globalisée, mais cette globalisation provoque en retour des affirmations identitaires et régionales de plus en plus grandes. »


À la transformation de l’économie s’ajoutera une réforme constitutionnelle, prédit Emmanuel Lincot. « Ce n’est pas l’effet du hasard si l’actuel premier ministre, Li Keqiang, est juriste de formation. Il y a sans doute une velléité de réformer la Constitution pour que la Chine devienne à terme une démocratie. Une démocratie à la chinoise. Ce ne sera sans doute pas démocratie à l’occidentale. »

 

Risque


Pour le PCC, le risque de marginalisation est d’autant plus grand que les Chinois disposent aujourd’hui de toute une panoplie de moyens pour s’exprimer. « On a une population de plus en plus désinhibée. Les artistes n’échappent pas à cette réalité. Le problème est que vous ne pouvez pas critiquer ouvertement le parti dans une logique constructive. Mais, de toute façon, les gens ne revendiquent pas le renversement du régime, explique Emmanuel Lincot. On n’est pas dans une logique de type “printemps arabe”. L’État-parti a réussi à acheter la paix sociale grâce aux retombées d’un développement économique dont l’ensemble de la population bénéficie.


«En revanche, on plaide pour une plus grande justice sociale, dit-il. Un exemple concret : si vous avez un accident de voiture, et celui qui est en face est un membre du parti, vous avez toutes les chances de ne pas voir votre auto réparée. Il y a une sorte d’impunité de cette mafia qu’est le parti communiste. »


Pékin utilise de plus en plus la culture pour se projeter sur la scène internationale, notamment à travers la création des Centres Confucius. Celle-ci est devenue une façon pour la Chine d’améliorer son image. Les dirigeants sont conscients que cette dernière est assez négative.


Enfin, la solution à la crise tibétaine viendra de la Chine, parce que les Tibétains n’ont guère les moyens de se faire entendre, croit Emmanuel Lincot. « Bien sûr, il y a des abysses d’incompréhension entre les deux peuples, mais il ne faut pas sous-estimer l’empathie qui se développe du côté de la majorité des Han vis-à-vis des Tibétains. Il ne faut pas non plus sous-estimer le fait que la société chinoise cherche des repères sur les plans culturel, affectif et religieux. Or, le bouddhisme lamaïque tibétain touche un nombre croissant de Chinois », juge M. Lincot.