Des élections «libres» en Birmanie?

Des Birmans tiennent un portrait d'Aung San Suu Kyi, l'icône du mouvement prodémocratique en Birmanie, durant une manifestation qui s'est déroulée hier à New Delhi en Inde.
Photo: Agence Reuters Adnan Abidi Des Birmans tiennent un portrait d'Aung San Suu Kyi, l'icône du mouvement prodémocratique en Birmanie, durant une manifestation qui s'est déroulée hier à New Delhi en Inde.

Mae Sot — «Est-ce que l'enfer peut se raconter avec des mots?» Thiha sort tout juste de prison. Enfermé pendant 17 ans dans les geôles birmanes pour «incitation à la révolution», il a dû s'exiler une fois libéré pour avoir refusé de servir d'informateur aux autorités. Il est caché à Mae Sot, à la frontière de la Thaïlande. Sans papiers, clandestin, dans une Thaïlande débordée par le flux de réfugiés birmans fuyant la dictature, il craint d'être déporté à tout moment.

«Parce que j'étais un prisonnier politique, on m'a enfermé pendant des années dans une cage à côté de chiens à qui je volais la pâtée pour survivre. Mais je suis vivant. Malgré 17 ans de tortures, de famine, d'isolement dans des trous noirs avec les rats où j'ai pensé perdre la vue et la raison, dix-sept ans où on m'a refusé systématiquement les visites de ma famille, la lecture ou l'écriture, jamais ils n'ont réussi à me "casser"... Je continuerai à me battre pour la démocratie dans mon pays jusqu'à la mort.»

Ce courage, cette détermination à toute épreuve, nous l'avons rencontré chez beaucoup de Birmans, malgré la brutalité du régime au pouvoir, incarnée par 400 000 soldats, l'une des dix armées les plus fortes du monde, pour un pays sans aucun ennemi extérieur, mais un seul ennemi intérieur: son propre peuple.

C'est dans ce contexte que les généraux birmans s'apprêtent à organiser des élections le 7 novembre, élections qui ne visent qu'à légitimer leur coup d'État de 1990 où, dans un suffrage remporté à 82 % par le parti d'opposition d'Aung San Suu Kyi, les Birmans se sont fait voler leur victoire légale et démocratique. Depuis ce temps, la junte cherche à anéantir cette opposition majoritaire. Peine perdue: au lieu de l'affaiblir, elle n'a fait que renforcer sa résistance depuis deux décennies, comme en témoigne Aung Taun.

Journaliste et exilé

Il a 25 ans. Comme Thiha, il a dû fuir la Birmanie jusqu'à la frontière thaïe. Journaliste pour le réseau de télévision Democratic Voice of Burma (DVB), il filme clandestinement à l'aide de petites caméras secrètes ou de cellulaires les violations des droits de la personne de la dictature à l'intérieur de la Birmanie. DVB, basé à Oslo, reçoit ces images qu'elle rediffuse en Birmanie par satellite et approvisionne les grands réseaux internationaux. Repéré, Aung Taun a dû s'exiler pour avoir filmé la «révolution safran», où des manifestations pacifiques menées par les moines bouddhistes ont été violemment réprimées en 2007.

«Je sais que c'est un travail très dangereux, je risque ma vie à chaque image captée. Beaucoup de mes collègues sont en prison aujourd'hui. Mais mes images servent à dire au monde entier le martyre que vit la population birmane. J'essaie de changer le système, je me bats pour la liberté dans mon pays et je dois le faire avant de mourir. C'est mon devoir envers la future génération», dit-il.

«Nous n'avons aucun problème à recruter des gens pour filmer à l'intérieur du pays», nous dit Aye Chan, directeur de DVB. «Au contraire, nous en avons trop; beaucoup de Birmans sont prêts à prendre le risque. La majorité sont jeunes comme Aung Taun, mais comme c'est très risqué, nous sommes sélectifs, c'est leur sécurité qui compte avant tout.»

Dans ce pays dirigé par des régimes militaires depuis 1962, ces élections du 7 novembre n'apaiseront en rien la colère du peuple birman. Qualifiées de «mascarade» par l'Occident, ces élections ont pour objectif de déguiser une junte militaire en régime civil sans céder un iota de pouvoir.

Lors d'un référendum tenu en mai 2008, prioritaire devant la dévastation du cyclone Nargis survenu quelques jours auparavant, les généraux faisaient approuver en toute hâte à 92,4 % une nouvelle constitution au terme d'une campagne marquée par la répression et les fraudes massives. Aujourd'hui, cette nouvelle constitution permet aux militaires de s'assurer du contrôle des ministères les plus stratégiques, comme la Défense, la Justice et l'Intérieur, de 25 % des sièges du futur Parlement, de l'immunité judiciaire pour tous les officiers en poste et de la création d'un Conseil national de défense et de sécurité qui a le pouvoir de renverser les décisions du nouveau gouvernement civil.

Un triste bilan

Ces élections, qui cherchent surtout à réchauffer le froid des relations diplomatiques du pays, ne feront pas oublier la révolution safran, le blocus imposé à l'aide humanitaire internationale lors du cyclone Nargis qui a fait 140 000 morts ou disparus et deux millions de réfugiés, le génocide perpétré contre ses minorités ethniques depuis des décennies, la corruption qui classe la Birmanie au deuxième rang parmi les pays les plus corrompus du monde. L'emprisonnement d'Aung San Suu Kyi en 2009, l'icône du mouvement prodémocratique en Birmanie, pour l'empêcher de faire campagne (elle pourrait être libérée quelques jours après les élections!), démontre aussi que ces élections découlent d'un scénario dont la fin a été planifiée dans les moindres détails.

«Nous nous battons depuis 20 ans pour la démocratie dans notre pays, dit le Dr Naing Aung, dissident politique exilé en Thaïlande et dont la tête est mise à prix par le gouvernement militaire birman, mais nous nous disons que nous sommes 20 ans plus proches de la liberté. Rien ne nous arrêtera.»

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Collaboration spéciale

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Hélène Magny est journaliste indépendante. Elle vient de coréaliser un documentaire sur la résistance birmane, Birmanie l'indomptable: la résistance d'un peuple. Elle a passé trois mois à la frontière thaïlandaise dans les réseaux clandestins de résistance et à l'intérieur de la Birmanie.

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