La pire crise en 20 ans - Delhi ne sait pas où donner de la tête avec le Cachemire

Les troubles qui ont cours au Cachemire depuis juin ont fait au moins 90 morts.<br />
Photo: Agence Reuters Danish Ismail Les troubles qui ont cours au Cachemire depuis juin ont fait au moins 90 morts.

New Delhi — Le Cachemire indien brûle de violences inégalées en vingt ans: pour la première fois depuis 1999, un couvre-feu a été imposé cette semaine dans toute la vallée cachemirienne, après que, lundi dernier, 18 manifestants eurent été tués dans des affrontements avec les forces de sécurité. Jamais la vallée n'avait connu de journée aussi sanglante depuis le début des troubles qui ont éclaté en juin, lorsqu'un adolescent a été tué par un obus de gaz lacrymogène lancé par la police au cours d'une marche pour l'indépendance du Cachemire.

Devant les troubles qui ont fait jusqu'à maintenant plus de 90 morts — essentiellement de jeunes garçons armés de pierres —, le gouvernement de Manmohan Singh a finalement convoqué mercredi à Delhi une réunion au sommet des principaux partis politiques pour tenter de trouver une sortie de crise et discuter de la possibilité d'abroger ou de réduire dans certains districts du Cachemire l'application de la loi d'urgence qui donne depuis 1990 à l'armée et aux forces de l'ordre des pouvoirs de répression draconiens. Cette loi et les violations criantes des droits de la personne auxquelles elle a donné lieu cristallisent une grande partie de la colère et de la frustration accumulée de la population.

Impuissance

Mais la montagne a accouché d'une souris, traduisant le sentiment que les gouvernements de Delhi et de l'État de Jammu-et-Cachemire sont dépassés par les événements. Tout au plus a-t-il été décidé qu'on enverrait sur place une commission d'enquête pour examiner la situation. «Une réunion décorative», a déclaré le chef indépendantiste modéré Mirwaiz Umar Farooq.

Que va-t-on aller «examiner»? se demandent les critiques: les revendications autonomistes de la majorité musulmane de la vallée ne sont un secret pour personne. À tenir les Cachemiriens dans un étau militaire, à se contenter de montrer du doigt le Pakistan voisin pour les troubles et à ne pas ouvrir de véritable dialogue avec les indépendantistes, le gouvernement central a laissé pendant des années couver un feu qui prend aujourd'hui des proportions alarmantes, analyse le commentateur Soutik Biswas. Lui croit qu'il n'y a pas de solution possible si n'est pas ouvert un canal de discussion avec le vieux chef radical Syed Ali Shah Geelani, qui prône le rattachement du Cachemire indien au Cachemire pakistanais, séparés depuis la guerre de 1947-1948.

Arrogance

«À Delhi comme à Srinagar, on manque d'imagination politique», écrit The Times of India en éditorial. «L'Inde a toujours été arrogante, dit Bashir Manzar, éditeur du quotidien Kashmir Images. Delhi doit changer d'attitude, créer un climat propice au dialogue, révoquer la Loi sur les pouvoirs spéciaux des forces armées et libérer les 700 jeunes qui ont été arrêtés au cours des trois derniers mois.»

Sinon quoi? La colère anti-indienne des jeunes Cachemiriens contient les germes d'une radicalisation islamiste, constate M. Manzar. On l'a vu lundi dernier, disent les observateurs, au fait que les manifestations étaient en partie liées à la tempête autour de la menace d'autodafé du Coran en Floride. Ensuite, une école chrétienne a été attaquée au cours de ces manifestations, ce qui est inhabituel: cela heurte l'esprit d'ouverture de l'islam d'influence soufie qui se pratique dans la vallée et que valorise la société cachemirienne.

D'autres manifestations ont fait au moins quatre morts mercredi. Hier, le chef séparatiste Syed Ali Shah Geelani a appelé la population à tenir mardi prochain, à la manière gandhienne, des sit-in pacifiques devant les camps de l'armée et des forces spéciales de sécurité au Cachemire.

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Le Devoir en Inde