À La Havane, un quartier pauvre ébranlé par les condamnations de ses manifestants

Wilbert Aguilar, un travailleur indépendant de 49 ans, veut oublier ce jour funeste de décembre où il a appris la condamnation de son fils Wagniel. Trois enfants de Elizabet Leon Martinez sont aussi emprisonnés.
Yamil Lage Agence France-Presse Wilbert Aguilar, un travailleur indépendant de 49 ans, veut oublier ce jour funeste de décembre où il a appris la condamnation de son fils Wagniel. Trois enfants de Elizabet Leon Martinez sont aussi emprisonnés.

Lorsque Wilbert Aguilar a dit à sa femme que leur fils venait d’être condamné à 23 ans de prison pour avoir manifesté contre le gouvernement en juillet 2021, son monde s’est « écroulé ». À La Güinera, un quartier défavorisé de La Havane, le même drame secoue des centaines de familles.

Dans ce quartier du sud de la capitale, la contestation a éclaté le 12 juillet, au lendemain d’une mobilisation inédite dans une cinquantaine de villes de l’île où des milliers de Cubains, exaspérés par les pénuries, étaient descendus dans la rue aux cris de « Liberté et » «Nous avons faim».

Des centaines d’habitants de La Güinera, un des plus pauvres de La Havane, avaient alors tenté d’accéder au poste de police. Des militants du Parti communiste de Cuba (PCC, parti unique) les en avaient empêchés, appuyés par les forces antiémeutes déployées en masse. Les protestataires avaient alors répliqué en jetant des pierres, des bouteilles et des bâtons. Au total, 160 manifestants ont été arrêtés.

Wilbert Aguilar, un travailleur indépendant de 49 ans, veut oublier ce jour funeste de décembre où il a appris la condamnation de son fils Wagniel, âgé de 22 ans.

« Quand j’ai dit à mon épouse que notre fils avait été condamné à 23 ans de prison, mon foyer s’est écroulé », raconte-t-il. « J’ai dû m’occuper du linge, de la vaisselle, de la cuisine, car mon épouse a perdu la tête ». Le quadragénaire a dû prendre en charge sa belle-fille et de ses deux petites-filles.

Sa voisine, Elizabet Leon Martinez, 51 ans, travaillait comme manucure lorsque trois de ses cinq fils ont été emprisonnés. « Je ne peux plus rien faire, je deviens folle, je n’ai plus de vie, je n’ai plus rien. Je m’occupe de mes petits-enfants parce que je ne peux pas travailler », dit-elle sans lâcher un instant son téléphone au cas où elle recevrait un appel de la prison.

Depuis un an, le gouvernement tente d’améliorer les conditions de vie à La Güinera. Les nids-de-poule ont été comblés, des centres de santé rouverts et plusieurs familles ont reçu la promesse d’obtenir une nouvelle maison dans le cadre d’un programme mis en oeuvre par les autorités dans une soixantaine de quartiers de capitale de 2,1 millions d’habitants.

« Leur voix »

La mobilisation de juillet 2021, sans précédent à Cuba depuis 1959, a fait un mort, tué par la police dans ce même quartier de La Güinera. À travers le pays, des centaines de personnes ont été blessées et plus de 1300 arrêtées, selon un décompte de l’ONG de défense des droits humains Cubalex.

Parmi elles, 790 font l’objet de poursuites et 488 ont d’ores et déjà été condamnés à des peines pouvant aller jusqu’à 25 ans de prison. Après avoir fait appel, Wagniel a vu la sienne réduite à 12 ans de prison.

Jorge Gil, un retraité de 72 años et un représentant du PCC à La Güinera, reconnaît que les manifestations ont éclaté après des années d’abandon du quartier par les autorités.

« Tout s’est détérioré », raconte le septuagénaire qui vit lui-même dans un logement temporaire depuis que la reconstruction de sa maison, prévue dans le cadre d’un programme gouvernemental, a été suspendue faute de matériel.

En face, Isabel Hernandez, 44 ans, vit dans une maisonnette fraîchement rénovée. « Je suis très contente », dit-elle, faisant état de sentiments contradictoires alors qu’un de ses fils est emprisonné pour avoir manifesté.

Pour certains habitants, le 12 juillet a représenté une nouvelle victoire de la révolution cubaine. « Nous sommes plus que reconnaissants pour tous les changements qu’a connus notre quartier », s’est félicitée Ileana Macias, une responsable locale, lors d’une réunion avec le président Miguel Diaz-Canel.

Mais Wilbert Aguilar constate une « tristesse généralisée ». Selon lui, les manifestants n’étaient pas des « contre-révolutionnaires ». « Ils n’avaient pas d’armes, leur unique arme, c’était leur voix », plaide-t-il.

Même Jorge Gil, qui défend le système socialiste, reconnaît que la tristesse prédomine dans le quartier.

 

« J’espère que le problème va être résolu rapidement et que la plupart de ces jeunes vont sortir de prison parce qu’au bout du compte, ce ne sont que des jeunes et ils doivent pouvoir se racheter », dit-il.

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