La présidente intérimaire de la Bolivie se retire de la course présidentielle

La présidente intérimaire, Jeanine Añez
Photo: Juan Karita Associated Press La présidente intérimaire, Jeanine Añez

Coup de théâtre sur la scène politique bolivienne, où la présidente intérimaire, Jeanine Añez, candidate à sa propre succession lors du scrutin présidentiel du 18 octobre prochain, a annoncé en milieu de semaine dernière son retrait de la course. La candidate d’extrême droite évoque sa volonté de ne pas diviser le vote anti-MAS, le parti de l’ex-président Evo Morales, dont la chute, il y a près d’un an, a fait sombrer le pays dans une crise politique et sociale.

Son départ est toutefois perçu comme un aveu de défaite, alors qu’elle traînait dans les sondages.

« Aujourd’hui, je mets de côté ma candidature à la présidence de la Bolivie, dans l’intérêt de la démocratie », a déclaré Mme Añez dans une vidéo diffusée tard jeudi soir dernier. Elle y évoque le risque de division du vote de droite, « entre plusieurs candidats », qui pourrait finalement « faire gagner le MAS » [Mouvement pour le socialisme] représenté par le candidat Luís Arce, un proche d’Evo Morales.

« Si nous ne nous unissons pas, Morales va revenir. Si nous ne nous unissons pas, la démocratie va perdre », a-t-elle dit sans toutefois annoncer quel autre candidat elle comptait soutenir.

La semaine dernière, un sondage d’envergure menée par la fondation Jubileo de La Paz, un organisme catholique de recherche et d’études sociales, accordait plus de 40 % des intentions de vote au candidat du MAS, Luís Arce, laissant ainsi présager une possible victoire de la gauche au premier tour de la présidentielle. Le scrutin a été reporté quatre fois depuis le départ mouvementé d’Evo Morales en novembre dernier, au terme d’un mouvement politique piloté par la droite et ayant toutes les allures d’un coup d’État.

Si nous ne nous unissons pas, Morales va revenir

Le candidat de centre droit, Carlos Mesa, un modéré vu par plusieurs observateurs comme le candidat de l’apaisement dans un pays profondément divisé, arrive en deuxième place dans le sondage, avec 26,2 %. Le militant anti-Morales Luis Fernando Camacho suit à 14,4 %, alors que la présidente intérimaire est en arrière à 10,6 %.

Pour être élu au premier tour, un candidat doit obtenir 40 % des suffrages ou plus avec une avance de 10 points sur son plus proche rival, selon la Constitution bolivienne.

Par sa décision, Jeanine Añez cherche surtout à « esquiver les critiques de sa présidence intérimaire », estime le spécialiste de la Bolivie Denis Langlois, qui enseigne à l’Université d’Ottawa. Il évoque les massacres de Sacaba, à Cochabamba, et de Senkata, dans la ville d’El Alto, où des dizaines de manifestants opposés à son autoproclamation comme présidente, en novembre 2019, avaient trouvé la mort. « Elle a joué aussi un rôle majeur dans la division du peuple bolivien par ses choix de relations avec les mouvements les plus racistes et extrémistes du pays, dit-il. La corruption a entaché également sa gestion de la pandémie » de COVID-19, qui touche durement ce pays d’Amérique latine.

La Bolivie est en tête des pays où la mortalité liée au coronavirus est dans les plus élevées au monde avec 65 morts par 100 000 habitants, aux côtés de l’Espagne (65) et juste derrière le Pérou (95) et la Belgique (86), selon le dernier bilan publié dimanche.

Dans les pages du quotidien bolivien Pagina Siete, Jorge Quiroga, ex-président intérimaire du pays au début du siècle, dans les années qui ont précédé l’ascension d’Evo Morales, a indiqué que Jeanine Añez venait ainsi de « terminer ce qu’elle n’aurait jamais dû commencer ». « Nous avons prolongé son mandat uniquement pour organiser des élections », a-t-il dit en entrevue à CNN vendredi. Selon lui, cette transition qui a duré en longueur a « érodé l’économie » et « renforcé le MAS ».

Pour le populiste Luis Fernando Camacho, le retrait de Mme Añez n’est pas un « sacrifice pour la nation », mais plutôt un geste défaitiste, a-t-il dit, alors que Carlos Mesa a parlé de « contribution à la démocratie ». Il s’est dit d’ailleurs prêt à dialoguer et à négocier avec le MAS, un parti ciblé par le gouvernement de transition avec des attaques judiciaires politiquement télécommandées, a dénoncé la semaine dernière l’organisme Human Rights Watch.

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