À São Paulo, des brigades sur le terrain contre Bolsonaro

Sur une murale de São Paulo, on peut lire « De quel côté de la corde êtes-vous ? ».
Photo: Nelson Almeida Agence France-Presse Sur une murale de São Paulo, on peut lire « De quel côté de la corde êtes-vous ? ».

Dans la plus grande ville du Brésil, des agentes de santé font de la prévention sur la COVID-19 et tentent de contrer la rhétorique du président d’extrême droite dans les quartiers défavorisés, premières victimes de l’épidémie.

Découpé dans du papier de couleur, un coronavirus fronce les sourcils, prêt à l’attaque. Tel un accessoire, la petite boule à pustules qui fait frémir le monde depuis six mois orne le chignon des agentes de santé en tournée de prévention contre la COVID-19 dans Jardim Mitsutani, une banlieue défavorisée du sud de São Paulo, épicentre de l’épidémie au Brésil. Sur une avenue bruyante, salons de coiffure, boutiques d’artisanat et autres commerces non essentiels n’avaient pas attendu l’allègement de la quarantaine, en juin, pour rouvrir.

Les ACS, sigle en portugais de ces brigades de santé formées essentiellement de femmes, sont un pilier du robuste système public de soins mis en place par le Brésil au sortir de la dictature (1964-1985). Mandatées par le réseau municipal de santé, elles déroulent une banderole devant les automobilistes : « Avez-vous vraiment besoin de sortir ? » Le rythme s’emballe. Le petit groupe danse, chante, lâche des youyous. « Eau et savon, alcool à la main ! » scandent les ACS, en agitant des tambourins.

Entreprise de sape

Mardi [lors du passage de Libération], elles distribuent masques et savonnettes. « Merci ! » lance un homme à vélo dûment masqué. « J’ai faim ! » gémit un autre, qui refuse le kit. « Nous avons le plus grand mal à faire adhérer les gens au masque, soupire Juliana, une ACS. Ils ne le mettent que quand ils rentrent dans les commerces. » Et encore. Jair Bolsonaro vient de rendre facultatif le port du masque (« Un truc de pédé », sic) dans les espaces publics fermés, alors qu’il est obligatoire à São Paulo et ailleurs. Un cas d’école de l’entreprise de sape par le chef de l’État des efforts de prévention mis en place par les maires et les gouverneurs à travers le pays, en tête desquels la quarantaine, dont il dénonce l’impact économique. Le leader d’extrême droite préfère laisser courir le virus au nom d’une immunité collective. Désormais lui-même rattrapé par la « grippette », comme il dit, il ne donne pour l’instant aucun signe de changement d’approche, comme l’espéraient certains. Et le pays, autrefois exemplaire dans sa lutte contre d’autres épidémies comme le VIH ou le virus Zika, ne parvient pas contrôler la propagation du nouveau coronavirus, dont il est devenu le second foyer mondial après les États-Unis, avec plus de 1,8 million de contaminations confirmées et plus de 70 000 décès.

Rue Vitoriano de Oliveira, la petite classe moyenne côtoie la misère. Depuis deux ans, Regiane, ACS, ratisse le secteur domicile par domicile, contre la grippe A ou la dengue (qui frappe chaque année). Avec la COVID-19, « on ne rentre plus dans les maisons ». Regiane instruit les riverains depuis le palier, une mission plus ingrate que jamais. La faute, selon elle, à Jair Bolsonaro qui démobiliserait la population. « Son discours contredit le nôtre, déplore Regiane. Les gens nous disent : “Pourquoi je me ferais du souci pour une grippette ?” Il y a un manque d’instruction, beaucoup de violence, une grande vulnérabilité sociale dans cette région. »

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Abyssales inégalités

Devant son atelier de mécanicien, resté ouvert mais avec les précautions d’usage, on croise Tenório, un sexagénaire aux allures de rockeur. Il fait partie de ces 30 % de Brésiliens évangéliques, les meilleurs alliés de Bolsonaro. Fataliste, Tenório s’en remet à Dieu. « La vie Lui appartient, dit-il en récitant un passage biblique. C’est Lui qui la retire, quand Il veut et comme Il veut. La quarantaine, c’est un luxe pour les riches, les politiques, pas pour le peuple. » Ici, comme dans toutes les banlieues, elle n’a été respectée qu’au tout début, en mars, raconte Mariangela Rosa, coordinatrice de l’Unité de santé de base (UBS, en portugais), principale clinique publique du secteur. Femmes de ménage, vendeurs ambulants : « Beaucoup sont en situation de sous-emploi ou dans le secteur informel. S’ils ne sortent pas travailler, ils n’ont pas de quoi manger », explique encore l’infirmière. Le fameux bal funk hebdomadaire qui agite les « perifas » des grandes villes ne se tient plus qu’une fois par mois. Assez, il est vrai, pour faire circuler la « grippette » dans la jeunesse. Même les églises ont rouvert (certes, avec des restrictions). Certaines n’ont jamais fermé.

La COVID-19 a mis à nu les abyssales inégalités brésiliennes. À São Paulo, capitale économique et plus grande ville du pays, le taux de contamination est près de trois fois supérieur dans les populeux quartiers pauvres que dans les districts aisés. Et le virus y est plus meurtrier. Si Jardim Mitsutani n’est pas parmi les plus touchés, « c’est parce que nous avons l’eau courante, même dans les favelas, reprend Mariangela Rosa. Et la densité démographique n’est pas très élevée ». Sur les 34 000 patients qui dépendent de son UBS, un peu plus d’un millier ont présenté des symptômes, mais plus de la moitié n’ont pu être soumis au dépistage. Les tests manquent dans tout le Brésil, où le nombre réel de malades est estimé par l’Imperial College à plus de 4,7 millions, soit presque trois fois le bilan officiel. Selon une étude sérologique, à elle seule, la ville de São Paulo pourrait avoir compté 1,2 million de porteurs du virus, davantage que la France et l’Espagne réunies.

Après les grandes villes, le virus se déplace désormais vers l’intérieur du pays, tout en maintenant un « niveau élevé de transmission qui peut se prolonger indéfiniment », met en garde la Fiocruz, l’équivalent brésilien de l’Institut Pasteur. À l’UBS, « ça se stabilise, mais il y a encore environ 35 cas par jour, poursuit Mariangela Rosa. La situation politique du pays complique notre travail. Le conseil qui gère l’UBS est divisé entre ceux qui adhèrent à l’approche du président et ceux qui sont contre. Résultat, il ne parvient plus à m’aider ». Certains refusent de relayer des mesures sur lesquelles ils ne sont pas d’accord. Membre du conseil, Lucilene Perreira est pasteure évangélique. Les fidèles de son église bombardent la messagerie WhatsApp, très populaire au Brésil, de messages appelant à un « retour à la normale ». La pasteure ne s’en cache pas, pour elle, la quarantaine, c’est la dictature. Et ce n’est pas Jair Bolsonaro qui politise le virus, ce sont ses adversaires. « Il a dit que la chloroquine était la solution, mais les maires et les gouverneurs ont tardé à l’autoriser dans le seul but de lui imputer les morts. » Pourtant, le bilan s’alourdit, alors que plusieurs États ont adhéré au protocole défendu par son champion. « Dans les favelas, la distanciation sociale est difficile », observe de son côté Juliana, ACS.

Ineptie présidentielle

Les gens sont habitués à vivre ensemble, à partager la cigarette, le narguilé. Dans un squat, même pas une favela, un amas de taudis formés de planches de bois assemblées à la hâte, Priscilla Benevides, stature imposante et voix forte, nous reçoit en pyjama, et sans masque. La leader des sans-logis, c’est elle : « On a occupé ce terrain privé il y a un an. Il était 3 heures du matin. » Ici vivent 112 familles, incapables de payer plus longtemps un loyer, fût-ce dans un bidonville. L’économie brésilienne, parmi les dix plus grandes au monde, commençait à peine à se relever d’une longue récession quand le virus est entré au Brésil, fin février, par le biais d’un sexagénaire pauliste revenu de Lombardie, premier cas confirmé dans le pays. Ici, la quarantaine a été respectée. « Forcément, lâche la militante. Les gens étaient déjà au chômage avant. » Selon elle, ici, « personne ne rentre, personne ne sort ». Enfin presque. Benedita est affalée sur une chaise au soleil. Elle a 49 ans, mais en fait beaucoup plus. Les ménages l’ont usée. Elle fait les poubelles, parce qu’au Brésil on recycle par nécessité. « Il faut y aller tôt le matin, pour trouver quelque chose. » L’autre jour, ça lui a rapporté 10 réaux [2,55 dollars canadiens]. « J’ai acheté du pain et de la mortadelle. » Benedita sourit. Elle va enfin pouvoir solliciter l’aide d’urgence, d’un montant de 100 euros mensuels [150 dollars canadiens], que le gouvernement verse pour six mois à quelque 65 millions de travailleurs du secteur informel qui ont vu leurs revenus s’effondrer avec la quarantaine. Ces subsides imposés par le Parlement permettent au président de maintenir sa popularité (autour de 30 %), en compensant chez les pauvres le terrain perdu parmi les couches instruites en raison de sa gestion désastreuse de la crise sanitaire.

En temps normal, l’ONG Turma da Touca accueille des centaines d’enfants du quartier pour des activités culturelles. Aujourd’hui, sa responsable, Sheila Ferreira Seles, distribue des dons alimentaires pour aider les familles qui ont perdu leurs revenus à cause de la paralysie de l’activité économique. « L’aide d’urgence du gouvernement ne suffit pas », explique-t-elle, faisant une analyse plus nuancée de l’humeur politique du quartier. Le « désaveu de la politique » qui a porté l’improbable Bolsonaro au pouvoir l’affecte désormais autant que les élus locaux, dont les erreurs face au nouveau coronavirus ont été masquées par l’ineptie présidentielle. « Certes, c’est aux informels que parle Bolsonaro quand il s’attaque à la quarantaine, commente-t-elle. Mais les gens sont conscients des limites de son discours : la capacité d’accueil de l’hôpital. Et le seul établissement des environs était déjà débordé avant la COVID-19. »