Evo Morales, héros ou autocrate?

Iveth Savaria Lazarte, une boulangère d’un quartier populaire, pleure en se remémorant la mort d’un jeune contestataire survenue sous ses yeux.
Photo: China Martinez Le Devoir Iveth Savaria Lazarte, une boulangère d’un quartier populaire, pleure en se remémorant la mort d’un jeune contestataire survenue sous ses yeux.

Quand elle se souvient des manifestations qui ont suivi la démission d’Evo Morales, il y a un mois à peine, Iveth Savaria Lazarte, boulangère du quartier Senkata dans la ville de l’Alto, qui surplombe La Paz, se remet encore une fois à pleurer.

Par ses mots, les images reviennent la hanter : celle des hélicoptères tournant au-dessus de leurs têtes, celle de ce jeune homme du quartier, la vingtaine, gisant au sol, atteint au torse par une balle de fusil, juste de l’autre côté de la rue longeant la réserve d’essence et de gaz de la capitale bolivienne que les habitants de Senkata étaient venus protéger des agitateurs, à la solde du régime actuellement en place, qui cherchaient à l’attaquer. C’est ce qu’elle dit.

Les forces policières les ont plutôt accusés d’avoir voulu bloquer l’accès au carburant et ont envoyé des troupes pour protéger l’endroit. Des hommes lourdement armés sur lesquels les femmes tiraient des pierres avec des frondes, dit-elle.

Bilan : 30 morts, selon les estimations des gens du coin. Le pouvoir en place n’en reconnaît que 10. Mais la Commission interaméricaine des droits de l’homme a qualifié les événements de « massacre » dans un récent rapport.

« Il s’est vidé de son sang », dit-elle d’une voix calme, avec un débit lent et monocorde, comme pour une prière, mais entrecoupé de sanglots. « Sous mes yeux. Il n’y avait pas de médecin autour, pas de ressources médicales. Nous avons essayé de le sauver, mais nous n’avons pas réussi. »

Coup d’État

Un mois s’est écoulé, un « calme tendu », comme on dit ici, est revenu, mais les plaies sont encore vives dans ce quartier populaire de l’Alto où la résistance a été la plus forte et la plus violente après la démission du premier président indigène de la Bolivie.

Dans le vide de pouvoir, un coup d’État s’est faufilé, coup de force politique dont les racines sont difficiles à suivre avec certitude, tant le pays est fracturé par l’indignation.

« Oui, il y a un coup d’État, fomenté par un groupe de la population qui n’a jamais accepté la naissance de la société plurinationale qu’a accompagnée Evo Morales », résume Mario Rodriguez dans les bureaux de la radio communautaire Wayna Tambo, qu’il codirige au coeur de l’Alto.

M. Rodriguez a été aux premières loges de la crise bolivienne. « Ces personnes veulent démanteler l’État actuel pour le faire revenir en arrière, dans sa forme républicaine et néolibérale qui ne reconnaît pas cette plurinationalité », et qui menace de facto les droits acquis par les indigènes au cours des 14 dernières années.

« Le coup d’État, c’est Evo Morales qui l’a fait en 2016, en cherchant à briguer un troisième mandat à l’encontre des résultats d’un référendum, qu’il avait lui-même déclenché, et qui rejetait sa demande de se maintenir plus longtemps au pouvoir », dit la sociologue Sarela Paz, professeure à l’Université San Simon de Cochabamba.

« Dans l’équation, il ne faut pas sous-estimer l’indignation, y compris dans ses propres rangs, qu’il a fait naître au sein de la population bolivienne en cherchant à s’accrocher au pouvoir », ni la réaction en chaîne qu’il a déclenchée, plaçant désormais le pays dans l’incertitude d’un pouvoir autoritaire chargé de la transition.

« [Morales] veut revenir, mais il ne le devrait pas. S’il acceptait de se faire oublier pendant les cinq prochaines années, je suis sûr qu’il pourrait revenir plus tard en héros, ce qu’il devrait normalement être. »

« Le gouvernement d’Evo Morales a été irresponsable », affirme Justino Zambrana, président de l’Assemblée du peuple guarani, la plus grande organisation autochtone des basses terres boliviennes, au sud de Santa Cruz, à la frontière avec le Paraguay. Le Devoir l’a rencontré jeudi à La Paz, en marge d’un grand rassemblement des organisations indigènes du pays.

« À la fin, Evo Morales a fini par croire qu’il était la dernière chose au monde. Ses ministres ne participaient plus aux luttes indigènes mais gouvernaient comme des gens de la droite en se camouflant derrière la figure du président. Il y avait de la corruption et ils ont divisé le mouvement. »

« Des gens se sont laissé enivrer par le pouvoir et se sont mal comportés, affirme Dunia Ignacio Pano, une Aimara — le groupe indigène auquel appartient Evo Morales — de la région de Salinas, en parlant des dernières années de l’ex-président, actuellement en exil à Cuba. Désormais, il faut retrouver notre unité et reprendre la lutte. »

Pour Sarela Paz, la « thèse du coup d’État » est intéressante pour Evo Morales, mais également pour la gauche internationale, puisqu’elle « victimise » le président déchu et cherche à éloigner les regards des dérives autoritaires qui ont fini par pervertir son projet révolutionnaire. « Il était devenu un autocrate, résume Gustavo Predrazas, du parti de coalition Comunidad Ciudadana (CC), qui a brigué le poste de vice-président aux côtés de Carlos Mesa, arrivé second lors du scrutin d’octobre dernier qui vient d’être annulé. Ces ministres intimidaient la presse, il a intenté des dizaines de procès au pénal contre ses opposants politiques. »

L’homme politique, rencontré il y a quelques jours à Santa Cruz, est d’ailleurs ciblé par l’un d’eux, avec Carlos Mesa. « Avec l’aide de Cuba, il a mis en place un système de renseignement très efficace pour traquer et faire taire ses détracteurs. À l’intérieur de son mouvement, personne ne pouvait le critiquer. Sa parole était l’Évangile. »

Fin de régime

Andrea Martinez, la trentaine, a profité des années Morales, caractérisées par une croissance spectaculaire de l’économie bolivienne et par l’agrandissement et l’enrichissement de la classe moyenne. L’accès au crédit lui a permis d’acheter un appartement au coeur de La Paz, ce que ses parents, issus des quartiers pauvres, n’ont jamais réussi à faire, dit-elle sur la terrasse d’un café de la capitale bolivienne.

« Tout allait bien ici, et aujourd’hui je lui en veux », poursuit la jeune femme, qui a étudié en graphisme et travaille aujourd’hui dans le monde de l’image et de la production vidéo.

« La crise des dernières semaines a forcé des commerces à fermer. Leurs revenus étaient fragiles. Les blocages dans la ville les ont mis à terre. Désormais, nous sommes face à une incertitude, et le responsable, c’est aussi Evo Morales, qui a fini par se croire au-dessus de sa fonction et n’a pas voulu céder sa place dans le cadre normal de la Constitution qu’il a lui-même contribué à mettre en place

« Il veut revenir, mais il ne le devrait pas, ajoute-t-elle. S’il acceptait de se faire oublier pendant les cinq prochaines années, je suis sûr qu’il pourrait revenir plus tard en héros, ce qu’il devrait normalement être. »

« Evo Morales a manqué sa sortie », croit M. Predrazas, qui estime que le bilan économique et social du premier président indigène est tel qu’il aurait pu faire de lui le plus grand président de la Bolivie. « À la place, on va se souvenir de lui comme d’un dictateur, un potentat qui laisse derrière lui un pays divisé. »

Un pays dont les blessures, ajoute l’ex-présidente du Sénat bolivien, Adriana Salvatierra, « vont prendre des années et des années avant d’être soignées ».

Blessures

Dans le quartier populaire de Senkata, auquel on accède par télécabines depuis la basse-ville de La Paz, ces blessures sont toujours insoutenables, raconte Iveth. « Nous n’avons pas fini de vivre notre deuil », dit-elle, assise dans le salon de sa résidence, d’où elle voit chaque jour par la fenêtre cette grande réserve de carburant, théâtre d’un massacre, dont il est toujours difficile de dire qui a forcé son entrée dans l’histoire du pays.

« Les gens du quartier ont encore besoin de se raconter ce qui s’est passé, de se parler de cette violence, de ses humiliations dont nous avons été les victimes. Pourquoi ? Pour justifier un coup d’État », reconnaît-elle.

« On sait pour qui on ne va pas voter aux prochaines élections », ajoute la boulangère, les mains collées sur une infusion de feuille de coca, cette plante qui aide à composer avec les 3800 mètres d’altitude de l’Alto où la pression rend l’absorption de l’oxygène dans l’air un peu plus difficile.

« On va voter pour le MAS [le Movimiento al Socialismo, porté par Evo Morales] même si on ne connaît pas encore le nom du prochain candidat. Mais les gens d’ici savent aussi qu’ils ne veulent plus se faire tromper », par un camp comme par l’autre.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat- Le Devoir.