Un coup d’État pas ordinaire en Bolivie

Les forces de l'ordre bolivienne se sont joints aux manifestations populaires.
Photo: Daniel Walker Agence France-Presse Les forces de l'ordre bolivienne se sont joints aux manifestations populaires.

Les conditions pour tenir de nouvelles élections en Bolivie sont loin d’être réunies dans ce pays andin où la violence des divisions accompagnait toujours lundi la démission, forcée par l’armée, du président Evo Morales dimanche. Une chute précipitée en partie par les irrégularités détectées lors du dernier scrutin présidentiel, mais surtout par l’élite économique et religieuse bolivienne qui souhaite reprendre le contrôle du pays afin d’enrayer les réformes réalisées depuis 13 ans dans un esprit d’inclusion sociale par le premier chef d’État indigène bolivien.

« Nous ne sommes pas devant un coup d’État ordinaire, laisse tomber à l’autre bout du fil la spécialiste de l’Amérique du Sud Marie-Christine Doran, professeure à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa. Ce n’est pas l’usure du pouvoir ni un bilan tragique qui viennent de forcer la sortie d’Evo Morales. C’est le résultat d’une résistance de l’élite qui, depuis 13 ans, a perdu ses privilèges. Elle s’est radicalisée en passant par les mouvements de la droite religieuse évangélique. Aujourd’hui, le départ de Morales, c’est la revanche de cette élite, mais également la possibilité pour elle de rétablir une morale chrétienne » dans un pays qui, pour plusieurs Boliviens, se serait donc ouvert trop vite aux différences.

La voix la plus audible de l’opposition, celle de Luis Fernando Camacho, leader de la junte civique de Santa Cruz, un groupe d’extrême droite dirigé par des entrepreneurs miniers et des propriétaires terriens, n’a d’ailleurs pas caché ses ambitions en la matière en appelant à rien de moins qu’à la dissolution de toutes les institutions politiques de Bolivie, dont le Parlement, le Sénat et même la Cour suprême, plutôt qu’à la tenue d’un nouveau scrutin présidentiel. Cette droite « religieuse et dangereuse », dit Mme Doran, a l’appui de la police dont plusieurs membres affichaient dimanche et lundi des crucifix au cou afin de témoigner de leur allégeance à ce courant politique.

Comme dans d’autres pays d’Amérique du Sud touchés par la « vague rose » — ce retour de la gauche au pouvoir à la charnière du XXIe siècle et dont Evo Morales était un des derniers représentants en poste —, la Bolivie s’est démocratisée en accordant plus de droits aux indigènes, aux agriculteurs, aux pauvres ou aux communautés LGBTQ. Elle a aussi fait école sur le plan environnemental en inscrivant la nature dans une nouvelle logique de droit afin de faciliter sa protection. Des réformes décriées et qualifiées de « tyrannie » par les tenants de la droite conservatrice du pays qui désormais orchestre la contestation.

Au lendemain de la démission de Morales, la police a d’ailleurs commencé à retirer le whipala, le drapeau aux sept couleurs des peuples indigènes, des bâtiments publics de Bolivie.

« Je viens d’apprendre qu’il y a eu un coup d’État en Bolivie et que le camarade [Evo Morales] a été obligé de démissionner », a écrit sur Twitter l’ex-président brésilien et victime de cette même droite radicale dans son propre pays, Luiz Inácio Lula da Silva. Il vient de sortir de prison après avoir purgé 18 mois d’une peine de huit ans pour corruption, peine qu’il a toujours qualifiée d’abusive. « Il est lamentable que l’Amérique latine ait une élite économique qui ne sait pas accepter la démocratie et l’inclusion sociale des plus pauvres. »


Neutralité canadienne
 

Contacté par Le Devoir, le cabinet de la ministre des Affaires étrangères du Canada Chrystia Freeland n’a pas souhaité qualifier de « coup d’État » le départ d’Evo Morales. Ottawa dit plutôt appuyer « la volonté démocratique du peuple bolivien ». « Nous prenons note de la démission du président Morales et continuerons d’appuyer la Bolivie pendant cette transition et les nouvelles élections », a dit Mme Freeland par voie de communiqué en appelant « tous les acteurs politiques et sociaux en Bolivie [à faire] preuve de retenue, et à éviter la violence et la confrontation ».

Lundi, Evo Morales avait passé la journée retranché au centre du pays dans son fief politique de la région de Cochabamba, le coeur de la production de coca où cet indigène a gravi les échelons du pouvoir, de la misère des champs jusqu’au palais présidentiel en passant par le mouvement syndical. Il y a appelé ses partisans à la résistance contre ce qu’il qualifie d’attaque contre la démocratie bolivienne. « Vous ne m’avez jamais lâché et je ne vous lâcherai pas, a-t-il écrit sur Twitter. Le monde et les patriotes boliviens vont condamner ce coup d’État ».

En soirée, il a annoncé qu’il s'envolait pour le Mexique, pays qui lui a accordé l’asile, après sa démission Des médias locaux avaient annoncé quelques minutes plus tôt qu’un avion militaire mexicain s’était posé sur un aéroport de la région de Cochabamba. «Frères et soeurs, je pars pour le Mexique», a twitté l’ancien président peu après 21h30 heure locale.
 

 
Présidence par intérim
 

Rappelons que la chute de M. Morales a été accélérée par l’enquête de l’Organisation des États américains (OEA) qui a confirmé que le dernier scrutin présidentiel était entaché d’irrégularités. L’ex-président y a été donné vainqueur au premier tour, attisant la colère de la droite et des manifestants dans les rues. M. Morales a proposé dimanche de déclencher un nouveau scrutin, avant de démissionner pour mettre fin à la violence dans les régions prospères du pays.

Lundi, l’OEA a appelé « à la paix et au respect de la loi » pour résoudre la crise politique en Bolivie et demandé « une réunion urgente » du Parlement bolivien « pour garantir le fonctionnement des institutions et nommer de nouvelles autorités électorales pour garantir un nouveau processus électoral ». La nomination du président par intérim revient au Parlement, où les partisans d’Evo Morales sont majoritaires, et ce, après la démission en bloc du vice-président Álvaro García, mais aussi de la présidente et du vice-président du Sénat tout comme du président de la Chambre des députés, qui devaient légalement prendre en charge la transition.

Les opposants ont d’ailleurs sauté sur l’occasion de cette vacance de pouvoir pour proclamer Jeanine Áñez, deuxième vice-présidente et leader du parti d’opposition Unidad Democrática, comme cheffe d’État par intérim. Cette anti-Morales a annoncé lundi la tenue de nouvelles élections, pour le 22 janvier prochain, dans un climat qui en rendait encore lundi soir la perspective incertaine.

Avec l’Agence France-Presse

Moscou et Washington divisés sur la Bolivie

Un « coup d’État » pour l’un, la victoire de la démocratie pour l’autre. Lundi, Moscou et Washington ont affiché leur division sur la question bolivienne. La Russie, alliée de plusieurs régimes de gauche d’Amérique latine, a qualifié de « violence d’opposition », le mouvement politique et social qui a forcé dimanche Evo Morales à la démission. Tout comme le Venezuela et Cuba, la Russie s’est dite préoccupée et a appelé le pays à trouver « une voie constitutionnelle » pour sortir de la crise. À l’inverse, Washington a qualifié la démission d’Evo Morales de « moment significatif » pour la démocratie occidentale qui envoie un signal fort « aux régimes illégitimes », a indiqué Donald Trump dans une déclaration diffusée par la Maison-Blanche en pointant du doigt le Venezuela et le Nicaragua, qui ont accordé leur appui au président Morales. « Les États-Unis félicitent le peuple bolivien d’avoir exigé la liberté et l’armée bolivienne de s’être conformée à son serment de protéger non pas une seule personne mais la constitution bolivienne », a dit le président américain.
21 commentaires
  • Alain Bouchez - Inscrit 12 novembre 2019 11 h 00

    coup d'Etat?

    Parler d'un coup d'Etat est ambigu: Morales lui-même, en refusant le résultat négatif pour lui d'un référendum pour modifier la constitution bolivienne (qui limitait à trois mandats un président) et en se présentant aux élections malgré tout, n'a-t-il pas lui-même fait un coup d'Etat?
    Certes les forces d'opposition ne sont guère intéressantes (les Evangéliques sont vent debout contre Morales, ainsi que les latifundiaires), mais les choses ne sont pas si simples...

    • Françoise Labelle - Abonnée 13 novembre 2019 07 h 16

      Jeanine Áñez, leader du parti d’opposition, s'est auto-proclamée cheffe d'état, comme Guaido au Venezuela (comme par hasard), alors que la constitution bolivienne dit bien que c'est au parlement qu'il revient d'en décider. Or le MAS (mouvement socialiste) de Morales est majoritaire au parlement. Il s'agit bel et bien d'une tentative de coup d'état de droite. C'est le tribunal constitutionnel de Bolivie qui a autorisé Morales à briguer un quatrième mandat. Cf. «Bolivie: Morales pourra finalement se représenter» Le Figaro 2017

      Comme vous le signalez, les évangélistes gangrènent l'Amérique et l'Afrique. Ce ne sont pas des théologiens de la libération. Même dans l'opposition, tous ne soutiennent pas cette tentative de coup d'état. Les manifestations sont circonscrites à certaines régions et certains quartiers de la capitale. Certains policiers, de la classe moyenne, appuient l'opposition radicale et comme, par hasard, des policiers se sont rendus coupables d'exactions contre les indigènes amazoniens, provoquant le ressentiment face à Morales. Si l'opposition prend le pouvoir, il y a fort à parier que l'Amazonie bolivienne flambera.
      Notre information officielle n'est pas sans filtres. On passe généralement sur les progrès sociaux en Bolivie pour metrre l'accent sur les événements spectaculaires. Comme on a oublié les tentatives de coup d'état et d'assassinat dès les premiers jours du gouvernement Chavez (11 avril 2002).

    • Nadia Alexan - Abonnée 13 novembre 2019 10 h 55

      À madame Françoise Labelle: Vous avez raison. C'est un coup d'État par les riches et les biens nantis qui n'ont jamais accepté la distribution de la richesse et l'équité sociale. Malheureusement, les évangélistes facilitent ce retour de la droite prédatrice qui veut accaparer les ressources du pays sans pour autant partager la richesse.
      Honte à notre gouvernement fédéral qui se range toujours avec les plus riches et les plus fort au détriment des populations indigènes que ce soit au Venezuela ou en Bolivie.

  • Hélène Paulette - Abonnée 12 novembre 2019 11 h 15

    L'OEA a confirmé quoi, finalement?

    Il serait bon de signaler que l'OEA n'a jamais pu avancer quelque preuve que ce soit d'irrégularités dans le recomptage des votes. Et que Marco Rubio a "tweeté" sur des irrégularités avant même le vote... Tout porte à croire que ce coup a été dirigé par les USA qui financent l'OEA à 60% et instrumentalisé par les évangélistes qui forment l'extrême-droite américaine. Le coeur me lève devant l'obséquiosité du gouvernement canadien à l'égard de la politique étrangère de nos voisins du sud. Le libre-échange est devenu une plaie qui ne guérit pas...

    • Stephen Aird - Abonné 12 novembre 2019 19 h 07

      Et notre Christina en Cassandre Canadienne de dénoncer les dérives des méchants socialistes.

  • Maurício Pupo - Abonné 12 novembre 2019 12 h 05

    De coup en coup

    Honduras, Paraguay, Brésil, maintenant Bolivie. Est-ce qu´on aura un Groupe de Lima pour condamner les putchistes, demander des blockages commerciaux et invasions militaires pour faire chuter le gouvernement ilégitime? On verra.

  • Jean Jacques Roy - Abonné 12 novembre 2019 12 h 07

    Honte au gouvernement Trudeau.

    Le gouvernement canadien, avec Trudeau, a franchi une ligne rouge dans ses rapports avec les gouvernements d’Amérique du Sud. Clairement, Trudeau s’est transformé en un petit lieutenant trumpiste qui appuie carrément les gouvernements de droite, sinon les opposiitions de l’extrême droite.

    Ainsi, Trudeau copain de Sébastien Piñera ne dit un traître mot pour s’indigner du bafouement des droits humaines au Chili, alors que la police matraque, tire, enlève, intervient dans des institutions scolaire et des résidences privées à la poursuites des dirigeants sociaux et politique! Trudeau qui se gargarise de défendre les droits humains... Ne dit rien, et n’ose d’aucune façon manifester un quelconque appui aux manifestations populaires au Chili.

    Avec une plus grande évidence appararaít la politique poltron du gouvernement Trudeau par rapport à la Bolivie. Pas un mot pour souligner les grands avancées de la Bolivie, de ses réformes sous les 13 du gouvernements démocratiques de Évo Morales. Pas un mot pour déplorer l’intervention de l’OEA dont le rôle a consisté à cautionner le coup d’État politico-policier fomenté par l’extrême droite bolivienne. Au contraire, pour le Canada.. ce coup d’État serait une « expression » démocratique!

    Le gouvernement canadien a dépassé une ligne rouge, non seulement en étant associé aux amérains à travers l’OEA, mais particulièrement en faisant parti du club de la droite latino : « groupe de Lima ». Ce club des gouvernements droitiers latino s’est fait particulièrement connaître l’an dernier pour appuyer les manifestations de la droite vénézuélienne, de discréditer le président Maduro, d’appuyer un « président intérime » fantoche de l’opposition!

    Honte face à ce gouvernement poltron qui porte et couvre la politique internationale et impérialiste Made USA.

    • Hélène Paulette - Abonnée 12 novembre 2019 14 h 40

      Et que dire de l'attitude de madame Freeland lors de la crise au Venezuela...Personne pour dénoncer la confiscation du trésor vénézuelien par les banques américaines!

    • Pierre Fortin - Abonné 12 novembre 2019 15 h 59

      Monsieur Roy,

      Je partage votre honte du gouvernement canadien quant à sa politique étrangère et pas seulement pour ce qui concerne les affaires sud-américaines. Justin Trudeau n'a à l'évidence aucun talent pour ce genre de gouvernance, mais c'est sa ministre Freeland qui est maîtresse d'œuvre dans ces dossiers. Il faut d'ailleurs se souvenir comment elle fut introduite aux Affaires étrangères en délogeant brutalement Stéphane Dion, lequel annonçait, chose curieuse, une politique de normalisation de nos rapports avec notre voisin du Nord, La Russie. Il n'est donc pas étonnant que nos relations avec les Russes aient pris une tournure belliqueuse depuis son arrivée aux affaires — déjà que Madame était et est toujours persona non grata en Russie.

      Je réserve toutefois ma plus grande honte pour nos journalistes qui n'ont aucune audace pour questionner le gouvernement canadien sur sa politique étrangère, qu'il s'abstiennent par pusillanimité ou par complaisance. Monsieur Deglise fait ici une percée remarquée, mais saura-t-il approfondir ses dossiers ?

    • Jean Jacques Roy - Abonné 12 novembre 2019 16 h 50

      Madame Paulette et M. Fortin.
      Je n’ai pas l’habitude de cocher la case « like ».
      Par contre, j’aime et apprécie la précision que vous apportez concernant le rôle de la ministre Freeland, véritable maître d’oeuvre de la politique étrangère canadienne sous le gouvernement Trudeau.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 12 novembre 2019 13 h 15

    Et dire que chez nous nos gauchistes (sic) d'opérette...

    ... appuient sans réserve la droite religieuse, en favorisant son rayonnement au sein de la fonction public.

    • Jean Jacques Roy - Abonné 12 novembre 2019 16 h 36

      Franchement M. Lacoste votre remarque est déplacée et sans fondement!