Le rêve américain vire au drame pour un père et sa petite fille

Le cliché a été pris avant l’intervention de la police par la photojournaliste Julia Le Duc qui, dans les pages du quotidien mexicain «La Jordana», l’a également mise en récit.
Photo: Agence France-Presse Le cliché a été pris avant l’intervention de la police par la photojournaliste Julia Le Duc qui, dans les pages du quotidien mexicain «La Jordana», l’a également mise en récit.

La tendance n’était jusqu’à maintenant qu’un chiffre, élevé et froid : 283, le nombre des candidats à l’exil morts en cherchant à entrer aux États-Unis à la frontière mexicaine en 2018.

Mais depuis mardi soir, la tragédie a désormais deux visages, ceux d’Óscar Alberto Martínez Ramírez, 26 ans, et de sa fille de 23 mois, Valeria, enfoncés dans les eaux du Rio Grande. Elle a aussi une image forte qui depuis plus de 24 heures a fait le tour du monde pour mieux troubler les perceptions et les silences sur le destin de milliers de personnes confrontées, à la frontière américaine, au mur politique érigé par Donald Trump contre l’immigration. Des candidats à l’asile qui, pour mettre leur famille en sécurité aux États-Unis, n’ont d’autre choix, devant un populisme et ses conséquences sur les flux migratoires, que de se mettre en danger, parfois jusqu’au drame.

« Cette image va prendre sa place dans l’espace public parce qu’elle donne un ancrage fort à la grande culpabilité que portent plusieurs citoyens face à l’immigration et au sort que l’on réserve aux exilés aujourd’hui », résume à l’autre bout du fil Frédéric Lambert, professeur de communication à l’Université de Paris II et auteur d’une étude sur l’impact sur l’opinion publique de la photo du petit Aylan Kurdi, ce petit Syrien dont le corps a été recraché en 2015 par la Méditerranée tandis que ses parents cherchaient à atteindre la Grèce pour s’éloigner de la guerre civile.

Même si elles [les images] ne changent pas l’opinion publique, elles ont un effet positif sur la sensibilisation des individus et sur l’engagement des citoyens dans l’aide aux réfugiés

« Malheureusement, ce sont des images dont nous avons besoin pour faire émerger un discours collectif et pour construire une mémoire collective autour de la question des immigrés, ajoute-t-il. Même si elles ne changent pas l’opinion publique, elles ont un effet positif sur la sensibilisation des individus et sur l’engagement des citoyens dans l’aide aux réfugiés. »

Tout comme le petit Aylan, inerte sur le sable d’une plage turque, les noyés du Rio Grande donnent une image à la charge émotive aussi forte que dérangeante, avec ces deux corps inertes, la tête au contact de la rive mexicaine de ce fleuve tumultueux. La petite fille est à moitié protégée dans le t-shirt de son père, un bras sans vie posé sur son épaule, dans cette posture qui normalement exprime une certaine tendresse, mais qui ici témoigne surtout de toute la violence et de l’angoisse de l’instant qui a précédé le drame.

Le cliché a été pris avant l’intervention de la police par la photojournaliste Julia Le Duc qui, dans les pages du quotidien mexicain La Jornada, l’a également mise en récit en détaillant les frustrations et les déterminations désespérées qui ont emporté ces deux vies.

Lundi 24 juin, l’homme qui avait fui la petite ville de San Martin, au Salvador, en avril dernier a en effet surévalué ses chances d’atteindre la rive américaine du fleuve depuis la ville de Matamoros, au Mexique, où il était arrivé la veille dans l’espoir de déposer une demande d’asile en bonne et due forme au poste-frontière. Avec sa femme, Tania Vanessa Ávalos, seule survivante de la famille, et sa fille, ce jeune cuisinier salvadorien avait passé deux mois dans un camp pour réfugiés de Tapachula, où les procédures d’asile semblaient définitivement suspendues sous l’effet des réformes des lois migratoires américaines imposées par le gouvernement Trump.

La fermeture dimanche du bureau d’immigration de Brownville, au Texas, de l’autre côté du pont entre les deux pays, et surtout la présence de 300 personnes qui attendaient déjà en file l’ont incité à prendre le chemin de l’illégalité, comme des milliers d’autres familles parties du Salvador, du Mexique, du Honduras ou du Guatemala, pour envisager dans le fantasme d’un ailleurs autre chose que la pauvreté et la violence ordinaire de leur quotidien. Les bouillons d’un cours d’eau ont brisé cet élan vers plus de choix et plus de liberté.

« Est-ce que cela va changer quelque chose ? a demandé Mme Le Duc dans une entrevue accordée au quotidien britannique The Guardian. Il le faut. Ces familles n’ont rien et risquent tout pour une vie meilleure. Si des scènes comme celle-là ne nous font pas réfléchir et n’ébranlent pas les décideurs, alors notre société est sur un mauvais chemin. »

Sur Twitter, la romancière mexicaine Alma Dalia Murillo a interprété cette image comme « le symptôme douloureux d’une faillite du système » et a déploré un présent en train de perdre son humanité.

Aux États-Unis, plusieurs candidats démocrates se sont servis de l’apparition de cette photographie et de sa prolifération dans les univers numériques pour accabler le gouvernement Trump, « responsable de ces morts », a indiqué Beto O’Rourke. La difficulté pour les migrants de déposer une demande d’asile force « les familles à traverser entre ces postes, entraînant plus de souffrances et de morts », a-t-il indiqué sur le même réseau social. Kamala Harris, autre candidate à l’investiture démocrate, y a pour sa part qualifié d’« inhumaine » la politique migratoire de Trump, politique qui tient plus de la « tache sur notre conscience morale » que de mesures sécuritaires, selon elle.

« Cette photo ne devrait pas faire fléchir Donald Trump sur la question migratoire, estime Frédéric Lambert, mais elle va permettre, pendant un moment du moins, de faire apparaître un discours un peu plus humaniste sur cette question, au sein de l’administration publique, oui, mais également dans la société en général, aux États-Unis et ailleurs dans le monde. »

En 2016, dans les pages du quotidien allemand Bild Zeintung, Abdallah Kurdi, père du petit Aylan, avait dit regretter que l’émotion provoquée par la photo de son fils n’ait finalement rien changé à la tragédie des migrants un an après sa mort. « Les morts continuent et personne ne fait rien », a-t-il dit. En 2018, 2260 candidats à l’exil ont perdu la vie en Méditerranée. Cette année-là, l’Aquarius, bateau de sauvetage qui leur venait en aide, a été immobilisé au port de Marseille, en France, sous des pressions judiciaires et administratives.

2 commentaires
  • Catherine Dubeau - Abonnée 27 juin 2019 12 h 19

    La photo et Le Devoir

    Était-il vraiment nécessaire, de la part d'un quotidien comme Le Devoir, de publier cette photo?

  • Bernard LEIFFET - Abonné 27 juin 2019 15 h 06

    Quand l'étalage des drames humains ne choquent plus!

    L'avénenement des médias sociaux, de concert avec les médias plus ou moins proches des gouvernements, sans oublier les films à sensation, a modifié nos réactions face aux drames humains qui se déroulent un peu partout sur terre. Les photos abominables des dernières guerres et des attentats terroristes n'ont plus le même effet, comme si une habitude du morbide n'est devenue qu'un cliché à répéttiion...Le phénomène qui se produit à l'égard des humains est le même que l'on peut observer à l'égard des grands animaux, comme en Afrique. Les gens ensevelis sous des coulées de boue, tout comme ceux noyés à la recherche d'un eldorado lointain, intéressent peu les nouvelles générations obnubilées par leur téléphone intelligent, en quête d'une recherche proche du nombrilisme, donc loin des problèmes vécus par les autres, en particulier ceux qui fuient leur pays....
    C'est bien triste, en pensant à cette famille de migrants presque réduite à néant, le Rio Grande que j'ai vu plusieurs fois en voyage, que je trouvais beau, mais qui est devenu un autre lieu maudit! Malheureusement, le sort de l'humanité relève de quelques hommes imbus de leur personnes en menaçant les autres qui ont droit de vivre correctement sur terre!