En Haïti, un Mardi gras sous surveillance

La plupart des célébrations du Kanaval ont été annulées en raison des manifestations des dernières semaines.
Photo: Hector Retamal Agence France-Presse La plupart des célébrations du Kanaval ont été annulées en raison des manifestations des dernières semaines.

Ç’aurait dû être jour de liesse dans les rues d’Haïti. Le Kanaval, fête populaire carburant aux merengues carnavalesques, aux danses, aux chars allégoriques et au défoulement collectif, le moment pourtant tout désigné pour, le temps de quelques jours, oublier tous ses tracas, sera exceptionnellement tranquille en ce Mardi gras, conséquence des soulèvements populaires des dernières semaines contre le président, Jovenel Moïse.

En cette importante période du calendrier haïtien, la population n’a pas le coeur à la fête : si Jacmel, capitale culturelle haïtienne, a malgré tout — et malgré l’absence des nombreux touristes qui y affluent habituellement — organisé son célèbre carnaval le 24 février dernier, le grand Carnaval national qui devait avoir lieu aux Gonaïves a été annulé. À moins d’un revirement de dernière minute, celui de Port-au-Prince le sera aussi. Certaines autres fêtes organisées par les municipalités (aux Cayes hier, par exemple) ont pu surmonter la grogne populaire, avec néanmoins un succès tiède selon les informations rapportées par les médias locaux.

« La société civile ainsi qu’une majorité d’artistes se sont mobilisés pour faire annuler le Kanaval en signe de protestation contre tout ce qui se passe en ce moment », observe le compositeur, remixeur, DJ et pionnier du rara house Gardy Girault, qui se produira à Montréal le 22 mars. « C’est une manière de dire : n’essayez pas de faire dévier la conviction que nous avons que les choses doivent changer dans le pays. On ne veut pas de distraction, on garde le focus sur le changement qu’on demande, sur les explications concernant l’argent perdu dans [le scandale de la dilapidation de 5 milliards de dollars canadiens du Fonds] PetroCaribe, on veut des solutions, on veut des propositions durables. Trois ou quatre jours de carnaval, ce n’est pas notre priorité, maintenant. »

Ainsi, la population, appuyée par une majorité d’artistes, dont les importants orchestres kompa T-Vice et Djakout #1, lesquels se sont abstenus de diffuser leurs merengues carnavalesques cette année, se retient de célébrer le Kanaval en raison de la « situation d’instabilité sociale et du déclin économique extraordinaire », assure Girault.

« C’est une tradition qui perdure depuis très longtemps, qui se déroule chaque année ; si le carnaval n’a pas lieu, ça signifie que le pays souffre, en quelque sorte », abonde le compositeur et DJ Michael Brun, qui, après s’être fait un nom sur la scène house internationale, présentera vendredi à la Société des arts technologiques (SAT) son projet Bayo, fusionnant rythmes et chants populaires de son île natale avec les tendances électroniques de l’heure. « De mon vivant, je n’ai jamais connu l’annulation du carnaval. »

Si la majorité des musiciens unissent leurs voix à celles des citoyens, une minorité d’entre eux, affirme Gardy Girault, « ne voient pas les choses de la même façon ; selon eux, le carnaval est nécessaire puisqu’il suscite de l’activité économique ». Ainsi, jeudi dernier, une coalition d’orchestres — Boukman Eksperyans, RAM, Barikad Crew, Kreyòl La, entre autres — a tenu une conférence de presse pour défendre la tenue du carnaval, lequel sert aussi à stimuler l’économie locale, et particulièrement celle de l’industrie musicale du pays.

Car depuis l’instauration d’un Carnaval national (et itinérant) en 2012, les subventions accordées par l’État aux municipalités pour organiser le carnaval ont gonflé pour atteindre cette année environ 50 millions de gourdes (803 000 $CAD). D’aucuns y voient une manoeuvre de politisation des activités carnavalesques de la part du pouvoir, alors que d’autres remettent en question la pertinence de l’utilisation de ces fonds publics, un sujet récurrent sur la scène musicale depuis plusieurs années.

La population « a réalisé cette année que c’était une aberration, commente Girault. On s’est enfin demandé, après tout ce temps : qu’est ce que ça change ? Se mettre dans cette ambiance carnavalesque pendant trois jours, c’est comme se poser sur un nuage, mais après, la réalité frappe à nouveau. Les sommes dépensées pour le carnaval, mieux vaudrait les investir dans les hôpitaux, dans l’éducation, dans les centres culturels où au moins on pourrait en profiter toute l’année durant, pas seulement durant ces trois jours de carnaval », dit-il en reconnaissant que ces quelques millions de gourdes mieux investies « ne propulseront pas le pays dix ans en avant ».

Les Haïtiens ont néanmoins pu profiter des excellents merengues carnavalesques des musiciens de l’île, plusieurs centaines d’entre eux ayant été proposés depuis le début de l’année. « Cela peut être difficile à saisir pour qui n’est pas originaire d’Haïti, mais cette période est très importante pour les artistes, indique Michael Brun. Le carnaval est un long processus durant lequel les musiciens présentent de nouvelles chansons, pas seulement festives, carnavalesques, mais surtout des chansons qui abordent directement la situation politique, économique et sociale du pays », comme le populaire merengue du duo Blayi One, Prezidan Pa Pridan (Le président n’est pas prudent) et son vidéoclip recyclant des images des récentes manifestations qui ont ébranlé le gouvernement.

Depuis quelques années, on peut entendre les voix de la nouvelle génération occuper l’espace carnavalesque, alors que les influences contemporaines, hip-hop, dancehall, rabodày et musiques électroniques percolent dans le rara, les musiques rasin et kompa, qui constituent le répertoire du Kanaval. Exactement le genre de métissage moderne que pratiquent Gardy Girault, enfant des années 1990 « marqué autant par la dance de SNAP, Technotronic, Dr Alban que par le house de Louis Vega », et son ami Michael Brun, lequel a participé à la mi-février au Krewe du Kanaval organisé par Arcade Fire à La Nouvelle-Orléans.

Le concept du projet Bayo, que Michael Brun présentera vendredi à la SAT, « est de redonner — c’est la signification du mot bayo. On entend toujours qu’Haïti prend [l’aide qu’on lui donne], j’avais envie de redonner, d’abord en lien avec l’histoire du pays et toute la culture qu’elle a à offrir. […] C’est un mélange de performance live, avec des chanteurs et des rappeurs, et de DJ set, une expérience pleinement haïtienne dans un même concert », avec plusieurs invités spéciaux, dont un orchestre rara.