À Ciudad Juárez, la renégociation de l’ALÉNA sème l’inquiétude

64% des salariés de Ciudad Juárez travaillent dans des usines d’assemblage.
Photo: Herika Martinez Agence France-Presse 64% des salariés de Ciudad Juárez travaillent dans des usines d’assemblage.

Il y a 10 ans, Maria est venue du sud du Mexique pour travailler à Ciudad Juárez, au nord du pays, dans une usine d’assemblage et pour rien au monde, elle ne reviendrait en arrière. Mais elle s’inquiète alors que l’accord de libre-échange avec les États-Unis et le Canada (ALÉNA) va être renégocié.

Ces usines installées près de la frontière ont connu un vrai boom, passant d’un chiffre d’affaires de 128 milliards de dollars en 2010 à 238 milliards en 2016, pendant que leur nombre d’employés grimpait de 1,9 à 2,7 millions.

Leur recette ? Importer des composants d’un autre pays (principalement les États-Unis), les assembler puis les vendre à l’étranger, à un tarif défiant toute concurrence grâce au faible coût de la main-d’oeuvre mexicaine.

De leurs chaînes d’assemblage sortent notamment des appareils électroniques ou des pièces automobiles, expédiés majoritairement vers le voisin américain, destinataire de 80 % des exportations mexicaines.

Maria del Carmen Martinez, 34 ans, était agricultrice dans l’État d’Oaxaca quand elle est partie vers le nord.

 
Photo: Herika Martinez Agence France-Presse Maria del Carmen Martinez, en compagnie de son mari et d'un de ses enfants

Un choix qu’elle ne regrette pas : « Dans les usines d’assemblage, il y a un toit, on n’a ni chaud ni froid », raconte-t-elle, se souvenant du travail « très difficile dans le ranch » de sa région natale.

Dopées par l’ALÉNA, en vigueur depuis 1994, ces usines sont menacées par la renégociation du traité, qui démarre mercredi à Washington.

Le président américain Donald Trump a qualifié l’accord de « désastreux » pour l’emploi et les investissements dans son pays.

Maigre butin

Maria, employée dans une usine de pièces automobiles, l’interprète ainsi : « Il veut ramener tous les [emplois] de l’automobile là-bas et ne rien laisser ici. Moi je trouve que ce n’est pas bien, car nous travaillons tous pareil, ici ou là-bas. »

Son usine a parmi ses principaux clients le groupe américain Ford, un des premiers à fabriquer des voitures au Mexique, des décennies avant l’ALÉNA, mais aussi l’un des premiers à changer son fusil d’épaule.

Face aux menaces protectionnistes de Trump, il y a annulé un projet d’usine pour 1,6 milliard de dollars.

Mais si Donald Trump accuse les Mexicains d’être les grands gagnants de l’accord de libre-échange, pour les ouvriers des usines d’assemblage, le butin est bien maigre.

Dans la zone où vit Maria, plus de 30 % des habitants disent ne pas s’en sortir avec leur faible salaire, selon une étude de l’ONG Plan estratégico de Juárez.

Maria, elle, habite une modeste maison de deux pièces dans le quartier pauvre de Riberas del Bravo. Elle partage une pièce avec son compagnon et ses deux enfants, dans l’autre vivent sa soeur et son mari.

Adriana Agüero, 40 ans, divorcée et mère de trois enfants, vit non loin de là. Elle travaille en usine d’assemblage depuis l’âge de 15 ans. Quand elle ne fait pas d’heures supplémentaires, son salaire ne paie que la nourriture, mais « en économisant et en faisant des sacrifices », elle dit réussir à s’en sortir.

 
Photo: Herika Martinez Agence France-Presse Adriana Agüero s'amuse avec sa fille après son quart de travail à l'usine.

Ces usines « nous donnent l’occasion d’avoir un travail stable », souligne-t-elle, fière d’être devenue propriétaire de son logement.

De meilleures conditions ?

La renégociation de l’ALÉNA peut justement être l’occasion d’améliorer les conditions de travail des ouvriers, estime Fernando Holguin, avocat du cabinet Rubio Villegas à Ciudad Juárez, qui défend plusieurs usines d’assemblage.

C’est une requête de Washington, pas tout à fait innocente, explique-t-il : « Les États-Unis disent qu’au Mexique nous devons mettre en place des conditions [de travail] plus similaires » à celles appliquées chez le voisin américain, notamment sur le plan des salaires.

Ils font cela « pour que les États-Unis restent compétitifs et puissent récupérer ces investissements manufacturiers », en rapprochant les coûts du travail des deux côtés de la frontière.

Même si les salaires sont bas dans ces usines, l’emploi généré continue d’attirer des millions de Mexicains, qui veulent échapper à la pauvreté. À Ciudad Juárez, 64 % des salariés y travaillent.

« J’ai eu du mal à y entrer, je me suis beaucoup battu et je remercie Dieu de m’avoir donné l’occasion d’y travailler », raconte Gildardo Lopez, 20 ans, employé depuis sept mois.

Encouragé par sa réussite, un de ses quatre frères quittera mardi leur État natal, le Chiapas, pour le rejoindre et chercher un emploi.

« Il m’a demandé comment je m’en sortais et je lui ai dit : “Mieux que là-bas.” »