«Pépé» tire sa révérence

Il a séduit avec son style de vie spartiate, surpris en légalisant le cannabis ou l’avortement. Dimanche, José « Pépé » Mujica, l’ancien guérillero de 79 ans, quitte le pouvoir en Uruguay au faîte de sa popularité mais en laissant des promesses inaccomplies.

« Il me reste des tas de choses à faire et j’espère que le prochain gouvernement sera meilleur que le mien et aura beaucoup plus de réussite », a-t-il lui-même admis jeudi, dans un entretien accordé à un hebdomadaire local.

Au crépuscule d’une vie digne d’un film qui a attiré l’attention du réalisateur Emir Kusturica, « Pépé » quitte la présidence après cinq ans d’un mandat atypique, où on l’a vu attablé dans des bars populaires du centre de Montevideo avec son chauffeur, conduire sa vieille Coccinelle, prendre un auto-stoppeur avec son épouse ou introniser des ministres en portant des pantalons froissées et de vieilles sandales.

« On arrive à la présidence avec une pointe d’idéalisme et ensuite la réalité vous tombe sur le râble », poursuit-il dans cette entrevue, usant comme toujours d’un langage direct qui lui a valu quelques accrocs diplomatiques.

Quoi qu’il en soit, « certaines choses ont été faites. J’ai réussi à faire exister l’Uruguay », juge le président de ce pays de 3,3 millions d’habitants coincé entre deux géants, l’Argentine et le Brésil.

Cet homme pragmatique, négociateur infatigable, n’a cependant pas pu mettre en oeuvre toutes ses promesses de campagne et a été critiqué pour sa propension à changer d’avis.

« Mujica n’est pas parvenu à laisser une trace aussi profonde qu’il l’aurait souhaité en matière de politiques publiques. Mais son passage à la présidence laisse un héritage immense et durable au point de vue symbolique », estime le docteur en sciences politiques Adolfo Garcé dans un texte paru dans le journal El Observador.

Pour cet analyste, José Mujica, par son passé de guérillero vaincu — il a passé presque 15 ans en détention jusqu’au retour à la démocratie en 1985 —, « est devenu un symbole inespéré et flagrant des valeurs de la démocratie électorale ».

« Mujica se retire avec une très grande renommée internationale, [mais] on note un certain contraste entre ce personnage à succès qu’il a construit et ses performances professionnelles comme dirigeant », commente de son côté le politologue Jorge Lanzaro.

Réformes en plan

Un des sujets qu’il laisse en suspens est la réforme de l’éducation, un thème sur lequel il avait beaucoup insisté lors de son discours de prise de fonctions, en 2010.

Malgré une tradition de faible analphabétisme, l’Uruguay a vu ces dernières décennies le niveau de ses élèves baisser inexorablement malgré les promesses de réformes.

Le train ne s’est pas non plus développé dans ce pays largement rural aux infrastructures défaillantes, malgré une décennie de croissance économique ininterrompue.

Des réformes sociales marquantes resteront, comme la légalisation du cannabis, le droit à l’avortement, auquel son prédécesseur et successeur Tabare Vazquez avait mis son véto, ou encore la reconnaissance du mariage homosexuel.

Le retentissement de sa loi sur la marijuana, qui permet la culture et à terme la vente sous contrôle de l’État, a largement dépassé les frontières de ce petit pays.

Mais plus d’un an après son approbation, l’exécutif sortant n’est toujours pas parvenu à mettre en place l’aspect le plus marquant et contesté du projet : la vente au public en pharmacie.

L’avenir de ce projet dépendra maintenant de la volonté du prochain président, l’oncologue Tabare Vazquez, qui n’a jamais caché ses réticences à la vente publique du cannabis.

Octogénaire cette année, l’éternel militant à la moustache blanche siégera désormais au Sénat. Et n’écarte pas de briguer un nouveau mandat en 2019.