Colombie - Alvaro Uribe alimente l'incertitude sur sa candidature

Le président de la Colombie, Alvaro Uribe
Photo: Agence Reuters Cesar Carrion Le président de la Colombie, Alvaro Uribe

Bogota — Le président colombien Alvaro Uribe sera-t-il candidat à un troisième mandat? À quatre mois de l'élection présidentielle, l'incertitude alimente les spéculations et paralyse la campagne électorale.

La question n'est plus de savoir si M. Uribe, arrivé au pouvoir en 2002, souhaite y rester jusqu'en 2014. Le chef de l'État a longtemps et savamment entretenu le suspense sur la question. Mais ses intentions ne font plus guère de doute. En décembre 2009, M. Uribe déclarait que sa réélection était entre les mains de «la Cour constitutionnelle, du peuple et de Dieu».

Les sondages créditent le président colombien de plus de 60 % d'opinions favorables. C'est dire si, dans les urnes, sa réélection semble assurée. Cet homme à poigne, austère et travailleur, se targue d'avoir fait reculer les guérillas d'extrême gauche, démobilisé les milices paramilitaires d'extrême droite et rétabli la confiance des investisseurs. Contestée par les organisations de défense des droits de l'homme et l'opposition — du Parti libéral à la gauche démocratique —, sa politique sécuritaire continue de séduire les électeurs.

Le problème est de savoir si M. Uribe peut, d'ici au mois de mai, faire modifier la Constitution pour briguer un nouveau mandat, comme il l'avait déjà fait en 2006. La balle est dans le camp de la Cour constitutionnelle, qui doit — d'ici trois mois — se prononcer sur la légalité du référendum constitutionnel, approuvé par le Congrès en septembre 2009, au prix de nombreuses irrégularités. L'opposition en a relevé 17.

Mardi 12 janvier, le procureur de la République Alejandro Ordoñez, chargé de veiller au bon fonctionnement de l'administration, s'est prononcé en faveur de ce référendum. «Ordoñez, allié du gouvernement, a rendu une décision politique, juge Rafael Pardo, candidat présidentiel du Parti libéral. La surprise aurait été de le voir statuer en droit, c'était pourtant son devoir.» L'avis consultatif du procureur n'oblige pas la Cour constitutionnelle, mais pourrait faire pencher la balance en faveur des partisans de la réélection.

Les «uribistes» ont évidemment applaudi la décision du procureur. «L'opposition qui sait Uribe invincible dans les urnes veut tenter par tous les moyens de l'empêcher d'être candidat», estime l'un d'eux.

Pour que le président puisse briguer un troisième mandat, la Cour constitutionnelle ne doit pas seulement donner un avis favorable à la tenue du référendum: elle doit le faire très vite. Faute de quoi la consultation ne pourra pas être organisée dans les temps. Aux yeux de l'opposition, un éventuel report de l'élection présidentielle pour permettre à M. Uribe d'être candidat constituerait un véritable «coup d'État».

Au-delà des arguties juridiques et des enjeux conjoncturels, le débat sur la réélection porte sur la démocratie elle-même. Pour justifier une nouvelle réforme de la Constitution, les partisans de M. Uribe invoquent en effet la volonté du peuple, ultime détenteur de la légitimité démocratique. Le président colombien a forgé pour sa part le concept d'«État de l'opinion publique», supérieur à l'État de droit sur son échelle de la démocratie.

«Si tout le monde veut qu'Uribe reste au pouvoir, pourquoi les juges s'en mêlent?», résume, à sa façon, Marcela Gomez, commerçante à Bogota, reflétant un sentiment largement partagé. L'opposition invoque, elle, le respect de l'État de droit et des institutions, en rappelant que la volonté populaire n'est pas toujours gage de démocratie.

C'est aussi la position de nombreux observateurs. Les quotidiens Washington Post et El Pais (Espagne), ainsi que l'hebdomadaire britannique The Economist, ont recommandé à M. Uribe de renoncer à un nouveau mandat. Le président américain, Barack Obama, a discrètement abondé dans le même sens. Tous reconnaissent les succès de la politique sécuritaire de M. Uribe. Tous s'inquiètent de le voir suivre les pas de son collègue vénézuélien, Hugo Chavez.

«À la droite de l'échiquier politique, aligné sur Washington, Alvaro Uribe fait figure d'exception idéologique en Amérique du Sud. Mais, comme ses voisins, il joue la carte du populisme présidentialiste, note le politologue Ricardo Garcia.

«La question du troisième mandat d'Alvaro Uribe occulte malheureusement le débat sur les grandes politiques à mettre en oeuvre, souligne de son côté Markus Schultz, directeur de l'International Crisis Group pour l'Amérique latine. Le prochain président, que ce soit Alvaro Uribe ou un autre, devra mettre en oeuvre une stratégie sécuritaire qui dépasse la seule logique militaire, et s'attaquer aux causes du conflit armé.»