La levée des brevets ne résoudra pas à elle seule la pandémie

Les États-Unis et le Canada ont approuvé la vaccination pour les enfants de 12 à 15 ans, et ceux-ci le seront sous peu.
Photo: Agence France-Presse Les États-Unis et le Canada ont approuvé la vaccination pour les enfants de 12 à 15 ans, et ceux-ci le seront sous peu.

Pendant que les chefs d’État débattent de la suspension temporaire des brevets vaccinaux contre la COVID-19, le bilan des décès en Inde ne cesse de s’alourdir. La prise de position favorable de Joe Biden montre que les États-Unis sont prêts à agir, mais certains scientifiques estiment que l’abolition les brevets n’est pas la solution miracle à la pandémie.

L’Inde est le plus grand producteur de vaccins anti-COVID au monde. Le laboratoire Serum Institute of India a déjà conclu des ententes avec les sociétés pharmaceutiques AstraZeneca et Novavax. « Le vrai problème n’est pas la levée des brevets, mais l’exportation des matières premières », prévient Krishna Udayakumar, directeur du Duke Global Health Innovation Center, aux États-Unis.

Mira Johri, experte indépendante pour l’organisation internationale GAVI, cofondatrice du programme COVAX qui vise à assurer un accès équitable à la vaccination, ne néglige pas l’importance que pourrait avoir la levée des brevets. Elle donnera selon elle plus d’indépendance aux pays en développement, dont l’accès aux vaccins dépend du bon vouloir des pays les plus riches. Elle ajoute que menacer les entreprises pharmaceutiques de lever les brevets pourrait les inciter à aider par elles-mêmes les pays en développement.

En pleine crise, toute solution est bonne à prendre, mais celle-ci n’est pas suffisante selon les deux experts consultés par Le Devoir. Une fois les brevets suspendus, les vaccins n’arriveront pas tout de suite dans les pays en développement. Le temps d’exporter les matières premières et de contrôler la production, ils ne seront pas disponibles avant les six prochains mois.

Au-delà des vaccins

« Passer des mois à négocier la levée des brevets n’aura aucun effet à court terme. Il y a un risque que ces discussions finissent par nous distraire et retardent les mesures qui doivent être prises pour sauver des vies aujourd’hui. L’Inde a besoin de matériel médical, de soignants, d’oxygène et que les pays investissent dans leurs infrastructures de production », estime Krishna Udayakumar.

En octobre 2020, l’Inde et l’Afrique du Sud demandaient à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) de lever la propriété intellectuelle des vaccins anti-COVID, mais également du matériel médical et des tests de dépistage, eux aussi essentiels à la lutte contre le virus.

Mme Johri craint que, pour établir un consensus, l’OMC se limite au problème des vaccins, sans traiter des enjeux du matériel médical et du transfert de connaissances. « Tout est complexe et dépend de multiples facteurs. On doit vraiment appuyer sur tous les leviers en ce moment, sinon on restera dans la phase aiguë de la pandémie pendant longtemps. Les variants vont émerger très rapidement et dans les pays en développement, on perd déjà des années de lutte contre la pauvreté », ajoute-t-elle.

Même discours chez Krishna Udayakumar : « La situation dans les pays à revenu élevé s’améliorera si les doses de vaccins sont partagées rapidement. Ce n’est que lorsque les autres pays seront sortis de la crise que le commerce et le tourisme mondial pourront reprendre. »

Un accès inégal

Le Canada prévoit de vacciner toute sa population d’ici la fin de 2021. « Dans beaucoup de pays en développement, ce sera moins de 1 % de la population qui sera [alors] vaccinée », constate Mira Johri.

Passer des mois à négocier la levée des brevets n’aura aucun effet à court terme

Depuis l’explosion des cas en Inde, la fabrication de vaccins pour COVAX a été fortement réduite puisque l’Inde, qui est le principal producteur vaccinal, a interdit l’exportation des doses pour protéger sa population. Selon l’OMS, sur les 1,4 milliard de doses administrées dans le monde depuis le début de la pandémie, seulement 0,3 % ont été utilisées dans les pays à plus faibles revenus, où les infrastructures de santé sont déjà très fragiles.

Les États-Unis et le Canada ont approuvé la vaccination pour les enfants de 12 à 15 ans, et ceux-ci le seront sous peu. Dans d’autres pays, comme le Vietnam et l’Égypte, le personnel médical n’a pas encore été entièrement vacciné, a déploré le patron de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, vendredi. Il appelle les pays qui ont « acheté la majorité des vaccins » à « repenser à ce qu’ils font et plutôt choisir de faire don de ces doses au mécanisme COVAX ».

Au Canada, avec la quantité de doses commandée, chaque habitant pourrait être entièrement vacciné cinq fois, selon le Duke Global Health Innovation Center.

Les États-Unis ont annoncé l’exportation de 60 millions de doses du vaccin AstraZeneca, mais aucune date exacte n’a été fixée. À ce jour, le Canada n’a pas indiqué vouloir partager les doses commandées avant d’avoir terminé de vacciner sa population. D’après Krishna Udayakumar, la Norvège, la Suède et la France sont les seuls pays à avoir pris de telles mesures.

« On doit vraiment changer l’esprit derrière tout ça. Les vaccins n’ont pas été découverts par les compagnies, mais par les compagnies, les scientifiques, les universités, avec un financement public et une garantie d’achat publique. Donc, nos connaissances doivent être considérées comme un bien public et partagées dans ce même sens », explique Mira Johri.

 

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