Le vaccin, nouveau moteur de la guerre d’influence

Pékin, en première ligne comme pour les masques au début de la pandémie, cumule les annonces de livraisons de vaccins anti-COVID, y compris sous forme de dons. Sur la photo, une Brésilienne reçoit une dose du vaccin chinois Sinovac. 
Photo: Bruna Prado Associated Press Pékin, en première ligne comme pour les masques au début de la pandémie, cumule les annonces de livraisons de vaccins anti-COVID, y compris sous forme de dons. Sur la photo, une Brésilienne reçoit une dose du vaccin chinois Sinovac. 

Le vaccin, rempart très convoité contre la pandémie de COVID-19, se retrouve au cœur d’une bataille d’influence entre grandes puissances dans laquelle Chine et Russie font la course en tête.

« L’accès aux vaccins est devenu le défi le plus pressant de la communauté internationale. C’est d’une certaine façon une nouvelle “course aux armements” », considère le centre d’analyse américain Soufan.

Pour la Chine, la Russie et l’Inde, fournir aux pays les plus démunis ce « bien public mondial » encore rare est synonyme de prestige quand les États-Unis, englués dans la pandémie, le réservent à leur population et les Européens apparaissent à la traîne.

Pékin, en première ligne comme pour les masques au début de la pandémie, cumule les annonces de livraisons de doses, y compris sous forme de dons : 200 000 à l’Algérie, autant au Sénégal, à la Sierra Leone, au Zimbabwe, 500 000 au Pakistan, 750 000 à la République dominicaine, etc.

« Elle a su s’afficher comme le champion des pays du Sud à un moment ou le Nord fait preuve d’un égoïsme presque congénital », relève Bertrand Badie, professeur de relations internationales à Science Po – Paris.

La Russie n’est pas en reste avec Spoutnik V qui, tout un symbole, porte le même nom que les premiers satellites lancés par l’URSS. D’abord accueilli avec des sourires goguenards en Europe, il est désormais validé par une bonne évaluation dans la revue médicale Lancet.

Au moins trois pays de l’Union européenne, Hongrie, Slovaquie et République tchèque, ont opté pour le vaccin russe, sans même attendre sa validation par l’Agence européenne des médicaments, alors que l’Europe connaît des retards criants de livraisons de doses.

« Puissance »

« Montrer à la face du monde que finalement la Russie a moins souffert du coronavirus que les États-Unis et qu’elle est beaucoup plus efficace [côté vaccin] que les pays d’Europe occidentale, c’est une façon de recomposer sa puissance », analyse Bertrand Badie.

« Dans les relations internationales, l’effet d’image devient décisif », dit-il à l’AFP, en pointant la « volonté obsessionnelle de Vladimir Poutine de rétablir la puissance russe, sinon la parité avec le monde occidental, et de se faire respecter ».

La Russie reste toutefois handicapée par des capacités de production limitées et doit se partager les gains d’influence avec la Chine.

La Serbie, aidée par Pékin, est ainsi devenue championne de la vaccination anti-COVID en Europe continentale. Et la Hongrie a commandé cinq millions de doses du Sinopharm chinois, de quoi vacciner un quart de sa population. « Pékin anticipe ainsi une coopération future avec les pays aidés dans le cadre des routes de la soie », son projet pharaonique d’infrastructures, pointe l’institut allemand Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP).

« Mais plus que tout, la Chine veut être perçue comme une “grande puissance responsable” », observe la SWP. Et faire oublier au passage son manque de transparence lorsque la COVID-19 y a fait son apparition fin 2019.

Pékin avance aussi ses pions en Amérique du Sud, chasse gardée traditionnelle des États-Unis, sans oublier l’Asie, où sa « diplomatie du vaccin » offre une échappatoire face aux critiques sur son expansionnisme en mer de Chine.

Dans cette partie du monde, la Chine trouve aussi sur sa route l’Inde, géant mondial de la production de vaccins, qui a commencé à approvisionner ses voisins (Népal, Bangladesh, Sri Lanka...).

Les États-Unis examinent aussi une initiative commune avec le Japon, l’Australie et l’Inde afin de distribuer des vaccins en Asie et contrer ainsi l’influence chinoise, selon le quotidien Financial Times.

D’autres pays ont aussi fait du vaccin anti-COVID une arme diplomatique. Israël, champion du monde de la vaccination, a ainsi réservé des doses au Honduras et aux Tchèques, qui dans le sillage de Donald Trump prévoient d’ouvrir des représentations diplomatiques à Jérusalem.

Les Émirats arabes unis ont aussi commencé à faire don de doses de façon très ciblée à Gaza, territoire palestinien sous blocus israélien, ou à la Tunisie.

Dans cette nouvelle « course aux armements », les Européens ont eu un retard à l’allumage, mais ne s’avouent pas vaincus.

Russes et Chinois ont procédé « de manière un peu sauvage, sans passer par tous les processus de validation », avance un diplomate européen de haut rang. « Mais cette affaire reste un marathon, il y aura au moins une deuxième, voire une troisième mi-temps », dit-il.

Le président français, Emmanuel Macron, propose que l’Europe et les États-Unis livrent « le plus vite possible » 13 millions de doses de vaccins à l’Afrique, une question de « crédibilité » selon lui.

Les Occidentaux se mobilisent aussi dans le cadre du dispositif COVAX, créé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

« Des doses de vaccins commencent ainsi à arriver » par centaines de milliers en Afrique, s’est félicité mercredi le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian.

À voir en vidéo