Le gouvernement tombe au Liban

Des manifestants tentent d'échapper aux gaz lacrymogènes lancés par les forces de l'ordre à Beyrouth lundi.
Photo: Felipe Dana Associated Press Des manifestants tentent d'échapper aux gaz lacrymogènes lancés par les forces de l'ordre à Beyrouth lundi.

La situation devenait intenable. Honni par la rue, désavoué par la communauté internationale et fragilisé par des démissions à la chaîne, le gouvernement libanais est tombé lundi, six jours après la double explosion à Beyrouth, qui a fait au moins 160 victimes. Mais il en faudra plus pour calmer la colère de la population, estiment des experts.

« Nous faisons un pas en arrière pour mener la bataille du changement avec les gens », a lancé Hassan Diab lundi soir, annonçant dans un discours télévisé la démission de son gouvernement. Le premier ministre a néanmoins rejeté toute responsabilité dans la tragédie qui a endeuillé le Liban.

Ce désastre « est le produit d’une corruption endémique » qui sévit depuis longtemps au sein du pouvoir libanais, a-t-il soutenu. Et son cabinet formé de technocrates n’a rien pu faire contre ce fléau. « Ce système est profondément enraciné, et je me suis rendu compte qu’il est plus grand que l’État, qui, les mains liées, n’a pas réussi à le combattre ou à s’en débarrasser. »

Il est urgent, selon lui, de remplacer cette vieille garde qui gangrène le paysage politique et administratif du pays. Car elle « menace la vie des gens, falsifie les faits, survit grâce aux séditions et exploite le sang des Libanais », a-t-il dit.

Départs

La démission du gouvernement Diab survient moins d’une semaine après l’explosion de 2750 tonnes de nitrate d’ammonium, entreposées sans surveillance depuis six ans dans le port de Beyrouth. Cette catastrophe, a priori accidentelle, a coûté la vie à au moins 160 personnes et détruit des pans entiers de la ville.

Avant lundi, quatre ministres avaient déjà décidé de quitter le navire. La ministre de l’Information, Manal Abdel Samad, a lancé le bal dimanche, s’excusant auprès des Libanais de ne pas avoir répondu à leurs attentes. Face à un régime « stérile qui a raté de nombreuses occasions », Damianos Kattar (Environnement) a fait de même, suivi par Marie-Claude Najm (Justice) et Ghazi Wazni (Finances).

Samedi, le premier ministre avait fait savoir qu’il misait sur la tenue d’élections anticipées, se disant prêt à rester en poste deux mois pour laisser aux principales forces politiques le temps de négocier. Son gouvernement n’aura finalement pas tenu le coup.

Il n'a pas fait long feu non plus, formé en janvier dernier. Rapidement, les crises politique, économique et sanitaire se sont accumulées. Hassan Diab succédait lui-même à Saad Hariri qui a connu un sort similaire, poussé à la démission par un mouvement de contestation populaire né en octobre.

Sans être surpris, le professeur de droit international à l’Université d’Ottawa Jabeur Fathally ne s’attendait pas à un dénouement aussi rapide. « Je pense que l’intervention du patriarche chrétien [Bechara Boutros Rahi] a pesé lourd dans cette démission », avance-t-il. Cette « figure de référence incontestable » pour la faction chrétienne de la population avait en effet ajouté sa voix au concert de critiques pressant le cabinet de Hassan Diab de partir en bloc.

La visite éclair jeudi à Beyrouth du président français, Emmanuel Macron — qui a appelé à un nouvel ordre politique au Liban —, a joué un rôle, ajoute M. Fathally, évoquant de probables jeux de coulisses. La France est également au cœur de l’aide internationale de près de 400 millions qui s’organise et dont le Liban dépend directement pour se relever.

Clientélisme

Cela étant, la chute lundi du gouvernement Diab calmera-t-elle la grogne de la population ? Jabeur Fathally en doute fortement. Un avis partagé par le politologue et spécialiste du monde arabe Najib Lairini.

D’abord, parce que la rue demande beaucoup plus que la démission en bloc du gouvernement : elle exige le départ de toute la classe politique. Or, le président, Michel Aoun, et le président du Parlement, Nabih Berri, sont toujours en poste, fait remarquer M. Lairini.

Leur camp — celui du Hezbollah et de ses alliés — est d’ailleurs réticent à entamer des réformes profondes. Pour preuve : les négociations entourant le plan de sauvetage économique adopté fin avril par le gouvernement libanais sont au point mort. Son adoption permettrait au pays d’obtenir une aide d’urgence de 10 milliards du Fonds monétaire international (FMI).

Une partie importante de la population demande aussi une refonte de la Constitution libanaise, ajoute M. Lairini. « On rejette ce système quasi dynastique où les grandes familles et les groupes confessionnels continuent de faire la pluie et le beau temps. »

Dans ce système politique fondé sur l’appartenance communautaire, visant à garantir une représentation équitable de chacune des communautés religieuses (chiite, sunnite, chrétienne et druze), « le clientélisme est roi », souligne celui qui enseigne aussi à l’Université de Montréal. Au sein de la fonction publique, les postes prestigieux sont pourvus non pas en fonction de la compétence d’un candidat, mais de son allégeance, illustre-t-il.

Pour changer ce système confessionnel, la route est longue et semée d’embûches, estime Najib Lairini. Mais si le mouvement de contestation populaire ne s’essouffle pas, et que les pays donateurs assortissent leur aide d’une série de conditions, le pouvoir libanais n’aura d’autres choix que de faire « d’importantes concessions pour ne pas tout perdre ».

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