Échos de guerre entre l'Iran et les États-Unis

«L’ennemi iranien, l’État terroriste numéro 1 qui déstabilise la région, a été construit par les États-Unis», explique le professeur Ali G. Dizboni, spécialiste des relations internationales, des questions stratégiques et du Moyen-Orient au Collège militaire royal du Canada.
Photo: STR AFP «L’ennemi iranien, l’État terroriste numéro 1 qui déstabilise la région, a été construit par les États-Unis», explique le professeur Ali G. Dizboni, spécialiste des relations internationales, des questions stratégiques et du Moyen-Orient au Collège militaire royal du Canada.

Le professeur Ali G. Dizboni est spécialiste des relations internationales, des questions stratégiques et du Moyen-Orient. Il enseigne au Collège militaire royal du Canada. Propos recueillis par Stéphane Baillargeon.

Tension et confusion règnent dans le golfe Persique. L’Iran a cessé, le 8 mai, de respecter certaines obligations balisées par l’accord international sur son programme nucléaire. Les États-Unis ont rappelé leur personnel non essentiel en Irak, intensifié les manoeuvres militaires dans la région. Y a-t-il un réel danger de guerre ?

Non. Le chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo, a dit [cette semaine] que son pays ne cherche pas la guerre avec l’Iran. Le guide suprême de la République islamique, Ali Khameni, lui a répondu par écrit qu’il n’y aurait pas de guerre avec les États-Unis. Il semble que Donald Trump ne veut pas s’engager dans un nouveau conflit moyen-oriental comme en Syrie, en Irak ou en Afghanistan, qui a déjà coûté 7000 milliards de dollars, une dette qui père lourd sur le Trésor américain. La priorité de Washington maintenant, c’est la Chine, la Russie ou les infrastructures du pays.

 

Tout de même, quelles seraient les conséquences d’un conflit armé ?

Une guerre avec l’Iran ne finirait pas parce que la seule issue d’un tel conflit devrait mener à la destruction du régime. Il faudrait anéantir les centres névralgiques, politiques, économiques et militaires du pouvoir tout en trouvant une solution de rechange à ce pouvoir. La première étape sans la deuxième transformerait immanquablement l’Iran en deuxième Syrie avec les vagues de réfugiés, les problèmes de terrorisme. On se retrouverait avec une zone de terreur de l’Afghanistan et du Pakistan jusqu’aux frontières européennes. L’Iran, ce n’est pas la Libye. C’est un grand pays, de la taille du Québec. Y envisager une campagne militaire terrestre semble impensable. Les Américains n’ont pas l’estomac pour embarquer 200 000 soldats dans une telle aventure à l’autre bout du monde où ils savent ce qui les attend. C’est donc clair que la guerre n’intéresse pas les États-Unis. La prochaine élection de Trump serait foutue s’il déclenchait cette guerre, et les alliés de la région, Israël et l’Arabie saoudite, n’ont pas la puissance pour soutenir seuls une longue campagne militaire.

Comment alors expliquer l’escalade de menaces ?

C’est un jeu politique pour amener l’Iran à se soumettre à la politique étrangère américaine dans la région. Mais l’Iran, ce n’est pas Bahreïn non plus, et y imposer un changement de régime demeure très compliqué. Ce que demandent les États-Unis à ce pays, c’est de ne pas s’allier avec les Russes, d’accepter la politique américaine en Syrie comme au Liban, de devenir un pays comme les autres, comme l’Arabie saoudite ou Israël, dans le giron de l’empire américain. Ce n’est pas rien.

Comment en est-on arrivé là ?

Depuis le retrait des États-Unis, il y a un an, de l’accord sur le nucléaire iranien négocié en 2015 avec les grandes puissances, le secrétaire d’État Mike Pompeo a imposé douze conditions draconiennes pour négocier une nouvelle entente. L’Iran doit par exemple fermer son réacteur à eau lourde, se retirer de Syrie, cesser son programme de missiles ou arrêter de soutenir des groupes comme le Hezbollah. Selon la perspective iranienne, ces demandes équivalent à une capitulation complète. En échange, l’Iran verrait tomber les sanctions bancaires ou pétrolières. Comme les douze demandes ne sont pas respectées, les Américains ont accentué les pressions pour isoler l’Iran encore plus. Et puis, le mécanisme de troc Instex proposé par l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne pour préserver les relations commerciales avec l’Iran et sauver l’accord de 2015 n’a pas réussi.

La menace iranienne est-elle fictive ou réelle ?

L’ennemi iranien, l’État terroriste numéro 1 qui déstabilise la région, a été construit par les États-Unis. Peut-être en partie pour renforcer la politique interne de Washington, qui gonfle aussi des menaces autour des gangs de rue d’Amérique centrale.

Comment sortir de cette impasse ?

L’Iran est un grand pays très difficile à isoler. La paix dans la région est inconcevable sans ce joueur majeur. La paix en Syrie, en Irak ou en Afghanistan est impossible sans l’Iran. Même la stabilisation au Yémen semble impossible sans inclure les Iraniens. L’Iran est un grand pays, avec des ressources financières et un réseau international imposants. Le pays a bâti ses assises depuis la révolution de 1979. On se retrouve avec une situation semblable à celle qui prévalait après la Première et la Deuxième Guerre mondiale. La communauté internationale ne pouvait exclure le Japon et l’Allemagne sans atteindre à la stabilité en Europe ou en Asie de l’Est. Il faut inclure l’Iran, et les Iraniens veulent s’inclure.

D’où viennent les blocages alors dans la région ?

Les Saoudiens ne veulent manifestement pas de cette inclusion. Le gouvernement d’Arabie saoudite, très paranoïaque, est une monarchie familiale, comme au Koweït ou au Bahreïn. Ce pouvoir reste très vulnérable et finalement très faible. Il est menacé par les Frères musulmans, le groupe État islamique et d’autres groupes politiques extrémistes. C’est un peu comparable à l’ère napoléonienne en Europe après la Révolution française. Ce régime constituait une menace pour les monarchies du continent. L’Arabie saoudite veut donc que l’Iran se soumette à la politique américaine dans la région. Il en va de sa propre survie.

Qui sont les alliés de l’Iran alors ?

Téhéran n’a pas d’alliés stratégiques. Si tu touches à l’Arabie saoudite ou à Israël, les Américains vont te frapper. L’Iran n’a pas de partenaire semblable. Il n’a que des partenaires tactiques. La Russie peut lui fournir des équipements ou des informations. Mais la Russie comme la Chine ne dira jamais qu’une attaque contre l’Iran serait l’équivalent d’une attaque contre Moscou ou Pékin. L’Iran a tout de même ses capacités asymétriques dans la région avec le Hezbollah et des milices un peu partout. Ces groupes sont sur la liste de paye des Iraniens. Si tu frappes l’Iran, l’Iran peut riposter en te piquant partout par ces forces asymétriques.

Quel développement envisagez-vous à court et à moyen terme ?

Il y a peut-être des négociations secrètes en cours ou en préparation avec Oman comme intermédiaire. Oman a toujours été le relais entre Téhéran et Washington. Les pourparlers peuvent porter sur les otages ou le trafic de la drogue qui vient d’Afghanistan et passe en Europe, ou sur la stabilisation de l’Irak. Il y a plein de sujets potentiels. L’Iran veut parler. Discuter avec les Américains n’est plus un tabou. Il y a toutefois un problème de confiance. Les Américains ne font pas confiance aux Iraniens et les Iraniens ne font pas confiance aux Américains avec ce qui est arrivé. Les États-Unis ont quitté la table des négociations sur le nucléaire même si neuf rapports montraient que les Iraniens n’ont pas triché. En échange, la population iranienne s’attendait à une amélioration de sa situation. Le contexte a changé. Les États-Unis ont renié cet accord négocié pendant deux ans par un autre gouvernement, comme ils ont dénoncé l’ALENA, comme ils ont quitté l’Accord de Paris, comme ils sont sortis de l’UNESCO, etc.