Le froid diplomatique avec la Chine est appelé à se dissiper

Malgré le discours qu’il tient auprès de sa population, la Chine est plutôt un État de loi qu’un État de droit, note le professeur de politique Serge Granger.
Photo: Greg Baker Agence France-Presse Malgré le discours qu’il tient auprès de sa population, la Chine est plutôt un État de loi qu’un État de droit, note le professeur de politique Serge Granger.

Deux Canadiens sont détenus en Chine depuis l’arrestation à Vancouver de la directrice financière de Huawei, Meng Wanzhou. Ils sont soupçonnés d’avoir porté atteinte à la sécurité nationale chinoise. Si Mme Meng a été libérée sous caution depuis, l’impasse diplomatique entre les deux pays ne s’est pas résorbée. Va-t-elle durer encore longtemps ? Entrevue avec Serge Granger, professeur à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

Après l’arrestation de Meng Wanzhou, la Chine a menacé le Canada de « conséquences graves ». Ottawa se garde de dire que la détention de Michael Kovrig, un ex-diplomate, et de Michael Spavor, un entrepreneur, est une riposte. Est-ce le cas, selon vous ?

C’est un geste de représailles : la nature des accusations qui pèsent sur les deux ressortissants est très floue. Il faut dire aussi que M. Kovrig était très proche du premier ministre Trudeau. Manifestement, c’est un choix qui a été fait par Pékin pour mettre de la pression sur le Canada et éviter l’extradition de Mme Meng aux États-Unis. Mais le danger ici, c’est qu’on arrête des gens pour des questions qui n’ont pas du tout rapport avec l’affaire Huawei. C’est assez typique de la Chine, qui se revendique comme un État de droit depuis quelques années. Malgré le discours qu’elle tient auprès de sa population, la Chine est plutôt un État de loi. Pour preuve : la division nébuleuse entre ses appareils politique et juridique. C’est le coeur d’ailleurs de l’incompréhension actuelle entre Ottawa et Pékin.

Pourquoi Justin Trudeau se refuse-t-il à demander lui-même à la Chine la libération immédiate des deux Canadiens ?

Je comprends le premier ministre d’éviter de s’ingérer personnellement dans ce dossier. Il y a d’autres mesures à prendre avant d’arriver à un tel geste. Je ne crois pas non plus que cette crise diplomatique va durer encore très longtemps. Dans le cas de Meng Wanzhou, sera-t-elle extradée aux États-Unis ? C’est très difficile à prévoir : les Américains doivent déposer la preuve devant les procureurs canadiens, qui devront ensuite juger si les accusations se tiennent pour permettre une extradition. Les preuves étalées ne sont pas encore connues, nous savons seulement qu’elle fait face à neuf chefs d’accusation.

Je présume aussi que la Chine va se demander si c’est rentable pour elle de détenir encore longtemps MM. Kovrig et Spavor et maintenir ainsi cette crise avec le Canada. Je doute que ce soit une bonne idée pour le long terme. […] Pékin sait très bien que le Canada a arrêté Mme Meng parce qu’il avait l’obligation de le faire en vertu de la Loi sur l’extradition conclue avec les États-Unis.

Pourquoi croyez-vous que cette impasse sino-canadienne risque de prendre rapidement fin ?

Le Canada est un peu coincé entre l’arbre et l’écorce. Le fond de l’affaire Meng est un différend sino-américain. La détention de Mme Meng est une façon pour les Américains de limiter la capacité de Huawei d’avoir accès à la construction du réseau 5G dans leur pays. Il y a une guerre technologique derrière tout ça. Le cas Huawei n’est pas une première pour la présidence Trump. Je m’attends d’ailleurs à ce que cette histoire connaisse un dénouement similaire à celui qu’a connu [l’entreprise chinoise de télécommunications] ZTE. Cette compagnie avait été accusée par les États-Unis d’avoir violé l’embargo sur l’Iran et s’est retrouvée à devoir payer une amende de 1 milliard de dollars.

Outre le soutien de Washington et celui — tardif — du Royaume-Uni, le Canada n’a reçu aucun appui de ses alliés après l’incident diplomatique avec la Chine. Pourquoi ?

L’affaire Meng n’a pas interpellé les autres pays puisqu’ils n’ont pas de raison d’embarquer dans cette controverse. Ils comprennent très bien que ce dossier concerne essentiellement les États-Unis et la Chine. Je crois aussi que les alliés traditionnels du Canada ont préféré rester muets pour ne pas compromettre leurs propres relations avec le géant chinois. Dans le cas de Huawei, par contre, ça les touche. D’ailleurs, plusieurs pays, dont le Japon, l’Australie et le Royaume-Uni, ont récemment barré la route à Huawei pour éviter que la société de télécommunications contribue à la construction de leur réseau sans fil 5G.

Est-ce que le président Trump a joué un rôle dans l’escalade de tensions entre le Canada et la Chine lorsqu’il a laissé entendre qu’il pourrait intervenir en faveur de Mme Meng si cela pouvait mener à la conclusion d’un accord commercial avec la Chine ?

Quand il a fait cette déclaration, il s’adressait davantage au président Xi Jinping qu’au premier ministre Trudeau, ou même à l’Occident. Il a fait fi de l’État de droit et laissé entendre qu’il pouvait mettre la justice au service de négociations bilatérales. Il a agi comme s’il était un dirigeant chinois. Et ces propos ne sont pas tombés dans l’oreille d’un sourd : c’est de la musique aux oreilles de M. Xi.

Pour revenir à l’affaire ZTE, Donald Trump est pratiquement en train de dire à la Chine « payez votre milliard d’amende et nous allons vous redonner Mme Meng. Laissons faire le juridique et on va s’entendre tous les deux ». Comme à son habitude, il est davantage dans l’esprit d’un négociateur d’affaires que d’un président.