Les indépendantistes catalans face au défi de former un gouvernement

Carles Puigdemont avait affirmé pendant la campagne qu’en cas de victoire il rétablirait le gouvernement destitué.
Photo: Emmanuel Dunand Agence France-Presse Carles Puigdemont avait affirmé pendant la campagne qu’en cas de victoire il rétablirait le gouvernement destitué.

Forts de leur victoire aux élections régionales, les indépendantistes catalans doivent relever le défi de reprendre le pouvoir, avec leurs dirigeants en prison ou en exil et alors que Madrid maintient son intransigeance.

Le camp séparatiste, malgré son succès dans les urnes, a perdu des sièges par rapport à 2015, et ses divisions internes vont compliquer les tractations pour former un cabinet, estiment les experts.

Depuis Bruxelles, où il a pris la fuite pour éviter l’arrestation, le président catalan Carles Puigdemont, destitué mais conforté par le scrutin, a proposé vendredi au chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, de le rencontrer « à Bruxelles ou dans n’importe quel autre lieu de l’Union européenne ».

M. Rajoy a refusé, estimant que « la personne avec laquelle je devrais m’asseoir, c’est celle qui a remporté ces élections, madame Arrimadas », la tête de liste du parti Ciudadanos qui a remporté le plus de voix et de sièges au Parlement catalan.

Poursuivi pour « rébellion et sédition », M. Puigdemont risque toujours d’être arrêté s’il remet les pieds en Espagne.

Il a également demandé à être entendu par les institutions européennes. Dans son bras de fer avec Madrid, le dirigeant nationaliste cherche systématiquement à se placer sur le même plan que le chef du gouvernement espagnol et à être reconnu par la communauté internationale, sans y parvenir pour l’instant.

À Bruxelles, un porte-parole de la Commission s’est contenté de répondre : « Notre position sur la question de la Catalogne est bien connue […] Elle ne changera pas. S’agissant d’une élection régionale, nous n’avons pas de commentaire à faire. »

M. Rajoy a également prévenu que le prochain gouvernement catalan, « quel qu’il soit […] sera soumis à l’empire de la loi ».

Une façon de sous-entendre qu’il n’hésiterait pas à recourir à nouveau à l’article 155 de la Constitution, utilisé pour la première fois le 27 octobre pour destituer le gouvernement catalan et dissoudre le Parlement qui venait de déclarer l’indépendance.

M. Puigdemont avait affirmé pendant la campagne qu’en cas de victoire il rétablirait le gouvernement destitué.

Mais bien que réélu, il ne pourrait exercer ses fonctions ni de député ni de président depuis une cellule. Au total, parmi les nouveaux députés indépendantistes, dix-sept sont inculpés, dont trois en prison et cinq en exil.

La Cour suprême espagnole a d’ailleurs élargi vendredi à six personnalités indépendantistes supplémentaires (en plus des vingt-deux déjà inculpées) les poursuites engagées pour rébellion, sédition et malversations.

Processus difficile

Selon Federico Santi, chercheur au sein de l’Eurasia Group, « le plus probable est la formation d’un gouvernement indépendantiste minoritaire comprenant les trois partis séparatistes. Ce sera un processus long et difficile, étant donné l’emprisonnement ou l’exil volontaire de nombre de députés ».

Si aucun gouvernement n’est formé à Barcelone avant la fin mars, de nouvelles élections devront être convoquées dans les deux mois.

La victoire des indépendantistes, en sièges mais pas en voix, sera également limitée par le bon résultat du plus résolu des partis opposés à l’indépendance, Ciudadanos, qui est arrivé en tête avec 37 députés.

Inés Arrimadas a remporté un succès spectaculaire avec 1,1 million de voix. Son parti, formé il y a dix ans pour lutter contre le nationalisme catalan, sera le plus fort au Parlement régional, mais elle ne dispose pas d’alliés pour former une coalition de gouvernement.

Les socialistes, opposés comme elle à l’indépendance, n’ont que dix-sept sièges et le PP s’est effondré, tombant à trois sièges contre onze aux dernières élections en 2015.

« Il est désormais clair qu’ici, en Catalogne, il n’y a jamais eu de majorité en faveur d’une indépendance », a déclaré vendredi la députée de 36 ans. « Si ce processus [menant à une sécession unilatérale] n’avait aucun sens hier, il en a encore moins aujourd’hui. »

La situation économique, alors que plus de 3100 entreprises ont déménagé leur siège social dans d’autres régions et que le tourisme et les investissements sont en baisse, risque de pâtir de la poursuite de l’incertitude politique dans laquelle reste plongée la Catalogne.

Pour l’économiste José Carlos Diez, de l’Université d’Alcala, « des emplois ont déjà été détruits, et d’autres vont l’être au début de 2018, dans le tourisme, les services et l’industrie ».

10 commentaires
  • Danielle Houle - Abonnée 22 décembre 2017 09 h 25

    Vive la démocratie...

    lorsqu'elle est appliquée et respectée. De toute évidence ça dérange, mais tant mieux! La vie sans grand dérangement encrasse un gouvernement. Je suis heureuse pour les catalans, ils méritent grandement cette victoire!!!!

  • Gilles Bonin - Abonné 22 décembre 2017 09 h 37

    Je dois

    Je dois reconnaître que le côté indépendantiste a nettement mieux performé que je ne le pensais - bravo à la constance des catalans et au taux de participation aux élections. Ce matin, la Catalogne n'est peut-être pas à la veille de voir se constituer facilement un gouvernement stable, mais une chose est certaine M. Rajoy a entamé sa chûte à la tête de l'État espagnol qui semble programmée et sa position rigide - pas étonnante de sa part, ne fera qu'accélérer le mouvement. Tout est à penser qu'il jouera probablement le pourrissement (difficulté ou impossibilité de former un gouvernement «indépendantiste» avec autre chose qu'une feuille de route vers un référendum reconnu et pas grand chose sinon des discensions quant à la gouvernance et sans compter que la Catalogne est encore gérée par Madrid) et tablera sur de nouvelles élections le printemps prochain. Donc à suivre.

  • Nicole Delisle - Abonné 22 décembre 2017 09 h 38

    M. Rajoy incapable d’agir en vrai chef d’état!

    Il a perdu son pari et maintenant il reste à savoir ce qu’il fera réellement après un tel verdict. Il refuse toujours le dialogue mais c’est la seule solution au dénouement de cette impasse politique. Il ne peut mettre de côté le choix légitime d’une partie de ses compatriotes qu’ils ont manifesté lors de cette élection. Ne pas en tenir compte serait tout simplement les trahir et démontrer sa mauvaise foi et son côté dictateur. L’avenir
    ne s’annonce pas de belle façon pour les espagnols avec un gouvernement qui refuse
    de dialoguer avec une partie de ses citoyens! M. Rajoy se discrédite de plus en plus
    aux yeux de ses concitoyens mais aussi de ceux du monde entier. L’Union européenne
    devrait en prendre bonne note, car sa propension à nier les faits la discrédite elle aussi. Son avenir en dépend! On ne peut balayer sous le tapis ce à quoi un peuple ou tout au moins une frange de la population aspire légalement. L’état de droit que l’on évoque prend tout son sens et on se doit de le respecter si on ne veut pas faire place à l’anarchie ou à la dictature. Une réflexion sérieuse est de mise pour le gouvernement espagnol!

    • Sylvain Auclair - Abonné 22 décembre 2017 12 h 25

      C'est normal, il n'est pas chef d'État. Le chef de l'État espagnol est Sa Majesté Philippe VI.

  • Michel Lebel - Abonné 22 décembre 2017 10 h 06

    Prendre acte


    Ce que je comprends de la situation, mais vu de loin, c'est qu'une nette majorité de Catalans veut une plus grande autonomie à l'intérieur de l'Espagne. Tôt ou tard, le gouvernement de Madrid devra prendre vraiment acte de ce fait.

    M.L.

    • Sylvain Auclair - Abonné 22 décembre 2017 12 h 26

      Malheureusement, ils se sont enfermés dans une logique légaliste -- que vous comprenez sans doute très bien -- sur la base d'une constitution intouchable.

  • Gilles Teasdale - Abonné 22 décembre 2017 11 h 54

    Félicitation aux Catalans

    La prochaine étape de Rajoy est problablement utilisé l'armée ,un vrai Franco triste à mourir.