La sélection du mois de juillet

La sélection du mois de juillet d’Hugues Corriveau et de Yannick Marcoux
Photo: iStock La sélection du mois de juillet d’Hugues Corriveau et de Yannick Marcoux

Coup roux ou couroucoucou

 

Est-ce ainsi qu’il faut entendre le titre Courroux courroux de Marc. A. Reinhardt, qui vient de paraître à l’Oie de Cravan ? Ou est-ce notre lecture qui est déviée par cette euphorie sonore que constitue le recueil ? « Tant pis tant mieux », « trop loin trop tard », « surprise surprise », « courroux courroux » scandent les textes. Mais son côté (encore, mais si, encore) automatiste a des relents de déjà-vu. Chose certaine, les poètes qui complexifient leur écriture à loisir laissent perplexe. L’originalité de Reinhardt tient sans doute à ce qu’il parsème (peut-être bien involontairement) des vers qui ont du sens. Ils éclairent l’entreprise par ce biais, comme en porte-à-faux. Retenons, parmi ses plus beaux poèmes : « Je dors avec des roches / dans l’espoir qu’elles fleurissent / quelque part dans mes rêves / que j’oublie toujours. » Nous voulons bien accompagner la scansion du poète. Mais que faire quand il susurre : « Oui sera la vraie syncope / pelletant coudes serrés / le verre de fenêtres démunies » ? Un projet plus clair, une confiance plus aiguë dans le sens obvie du poème mènerait sans doute à une poésie plus efficace.
 

Hugues Corriveau​

Courroux courroux
★★1/2
Marc A. Reinhardt, L’Oie de Cravan, Montréal, 2022,78 pages
 

Souffrance de naître

 

Trop d’enfants sur la Terre, dénonce le poète, mais dans quel sens faut-il entendre une affirmation aussi terrible ? Il en naîtrait trop, ou les enfants du malheur, de la guerre ou de la faim seraient-ils trop nombreux pour le coeur sombre de la lucidité ? « Le monde est pêle-mêle dans un opéra baroque, une leçon de ténèbres. » Malenfant nous offre un recueil achevé, parfaitement contrôlé et superbement écrit, comme il en a l’habitude. Il inscrit cette oeuvre dans la continuité de sa thématique originelle et familiale, sans fard. Assumé, ce projet ouvre sur l’autobiographique, mais aussi sur un cortège de personnages venus des mémoires diffuses. Témoignages en accord avec leur temps, les textes sont parfois affligés. « Lisez jusqu’à la fin, lecteurs, ce livre d’heures que l’un de nous, un soir de désespoir, a refermé derrière lui. » On écoute un chant obstiné qui rejoue non pas la même partition, mais plutôt des variations proches de celles de Bach où chaque fois, on reconnaît le style, mais où chaque fois, quelque chose de différent s’impose. « Du plus loin de mon évanouissement, je devins un récitant, un choriste d’outre-tombe. » Un grand livre.
 

Hugues Corriveau


Trop d’enfants sur la Terre
★★★★
Paul Chanel Malenfant, La Grenouillère, Montréal, 2022, 168 pages

 

Punk en stock

 

Une petite ville industrielle, la sueur grunge des bands de sous-sol et une jeunesse qui s’ébroue dans la rage et l’amour, « entre la puberté et Musique Plus / entre la merde et le sang ». Le premier recueil de poésie de Stéfanie Tremblay, Musique, est d’abord la photographie d’une époque, captée à travers le prisme d’une adolescence qui érige son vécu en monument, le désirant aussi original qu’éternel : « moi qui pensais que le rock c’était un truc pour perdre de l’argent que tout le monde y participerait avec son coeur et que ça durerait toujours ». Le coeur battant, la poète se remémore les mosh pit, où elle a « accouché d’une colère inconnue », et ces sous-sols, où les femmes jouaient un rôle de soutien : « du lundi au dimanche / je respire l’humide sous-sol / des garçons-guitares // profession : cheerleader ». Vingt ans plus tard, le dernier mot appartient à Stéfanie Tremblay, qui offre une langue crue et des envolées vibrantes à des émotions et à une époque qui, faut-il l’admettre, nous semblent ainsi aussi originales qu’éternelles.

Yannick Marcoux
 

Musique
★★★
Stéfanie Tremblay, La Peuplade, Chicoutimi, 2022, 120 pages

 

Un ciel mouillé de vers

 

On entre dans le plus récent recueil de Jonas Fortier, Courbure de la Terre, comme on passe la voûte céleste pour se laisser choir dans les étoiles. On sent l’éternité des astres, leur sérénité. Leur fulgurance aussi. L’attraction terrestre suspend son emprise, et on flotte, dans la confusion du temps et de l’espace : « l’horloge ferme son oeil de sirène / enfumé par le tabac des phrases / je ne sens ni ne vois / au contraire j’entends l’appel / le ruissellement de la durée / où tout ce qui flotte fut aimé ». Une nostalgie berce les vers, où le poète, « aveuglé par l’éclat de ce qui fut », « s’ennuie à la frontière d’une parfaite harmonie / avec les choses lointaines ». L’univers nous emporte et les vers nous surprennent, de beauté ou d’originalité. Entre la solitude, mélancolique ou contemplative, et un passé qu’il aurait souhaité éternel, émerge un ancrage au présent, une conscience de la finitude et une volonté de renouveler une présence heureuse au monde : « alors qu’en chaque demeure / le jour décline mieux que nos corps / dehors, un arbre appelle / au recommencement de l’enracinement ».
 

Yannick Marcoux


Courbure de la Terre
★★★★
Jonas Fortier, L’Oie de Cravan, Montréal, 2022,96 pages
 

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