Pour l’amour d’un peuple

Dans son livre, l’économiste Mario Polèse propose un portrait du peuple québécois comme l’un des plus libres, heureux et prospères de la planète.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dans son livre, l’économiste Mario Polèse propose un portrait du peuple québécois comme l’un des plus libres, heureux et prospères de la planète.

C’est entre autres par amour que l’économiste Mario Polèse a écrit l’essai Le miracle québécois, paru récemment chez Boréal. Et comme l’amour est aveugle, il y a là aussi, probablement, un certain aveuglement.

« C’est vrai, il y a une déclaration d’amour là-dedans, reconnaît-il d’entrée de jeu en entrevue. L’amour est aveugle, tout à fait, il y a probablement un certain aveuglement là-dedans. » Reste qu’il a choisi de parler de « ce coin de la planète dont [il] est tombé amoureux, le Québec », avec ses yeux d’économiste, doublé d’un sociologue. Il peut aussi en parler en tant qu’immigrant, puisque, fils d’Autrichiens exilés en Hollande pendant la guerre, puis à New York, il est arrivé au Québec, en tant qu’Américain, dans les années 1960. Le « Québécois moyen » qu’il a découvert alors était « complexé, avait un sentiment d’infériorité. C’était palpable », dit-il.

Depuis, il a vu un véritable « miracle » se produire, et l’expression est peut-être aussi une boutade puisque la « priest ridden » province, du début du XXe siècle, est devenue en quelques décennies plus laïque que la France, qui a pourtant mené sa propre révolution. Ce que Polèse avance, c’est que les Canadiens, que la France a laissés derrière elle, étaient, et sont toujours, plus conscients politiquement que ce que les clichés de l’époque laissaient entendre. Et que c’est ce qui leur a permis de devenir les citoyens parmi « les plus libres, les plus prospères et (oui !) les plus heureux de la planète », écrit-il.

Conscience politique

Son hypothèse première, l’économiste s’improvisant historien, c’est que le Québec n’est pas un si petit peuple depuis que la France y a laissé une population, somme toute modeste, aux mains des Anglais en 1760. « La France n’a pas laissé beaucoup de monde depuis les débuts de la colonie. Et le comportement politique de ce peuple est loin du comportement d’un peuple pas instruit ou perdu, dit-il. Ce que j’aimerais dire, c’est que les Québécois et les Canadiens étaient assez conscients de leur condition sur le continent. »

Conscient de la vulnérabilité de sa position au sein de l’Amérique anglophone, le Québec, autrefois le Canada français, a joué la carte de la survie, raconte l’économiste. À cet égard, il mentionne par exemple la revanche des berceaux, qui fut, somme toute, garante de la survivance québécoise. Il propose d’ailleurs — est-ce une ironie ? — l’Église catholique comme l’un des fondements du miracle à venir. « Après le rapport Durham, […] la seule institution structurée qu’avaient les Canadiens à l’époque pour survivre, c’était l’Église », dit-il.

Il utilise aussi le terme « miracle » en comparant le Québec aux États-Unis, et en comparant sa population francophone, subissant jadis le pouvoir des Anglais, à celle des Noirs américains, même si, il l’admet, « les Canadiens français ne sont pas des descendants d’esclaves, n’ont jamais connu la discrimination ni la ségrégation systématique des Noirs. Toute comparaison de ce type, pour être honnête, est un affront aux Afro-Américains et aux souffrances d’un tout autre ordre qu’ils ont subies ».

Reste que, écrit-il plus loin pour décrire l’émancipation québécoise, en faisant référence à l’expression de Pierre Vallières, « les Nègres blancs ont disparu, mais les Nègres noirs sont toujours là, et l’écart social entre eux et les Américains blancs n’est pas moins criant qu’il y a cinquante ans ».

Cela dit, il n’est pas mauvais de remettre les pendules des pessimistes à l’heure, en ce qui a trait à la qualité de vie du Québec, et à l’aisance spectaculaire avec laquelle il a traversé le dernier siècle. C’est ce que Polèse propose de regarder, en adoptant le regard de l’immigrant, certes, mais un immigrant qui est passé, au fil des décennies, du « eux » au « nous », en parlant des Québécois.

Pragmatiques avant tout

Pour résumer la posture politique des Québécois, c’est le mot « pragmatisme » qui lui vient d’abord à l’esprit. Et c’est d’ailleurs ce pragmatisme, voire un certain « opportunisme », qui rend, dans le contexte actuel, l’idée de l’indépendance plus « difficile à vendre ».

Ce serait aussi, selon Polèse, ce pragmatisme qui rend le Québec plus ouvert à l’immigration que la moyenne mondiale. « Si on se compare à l’échelle mondiale, le Québec accueille toujours un taux d’immigration extrêmement élevé », dit-il. Et si le premier ministre François Legault exprime une frilosité au sujet des seuils d’immigration, « on ne peut pas le qualifier d’anti-immigrants ».

Ce pragmatisme se manifeste également dans l’ambivalence québécoise envers le Canada. « Le Québec doit toujours penser de façon stratégique et géopolitique. On n’a aucun intérêt à ce que le Canada disparaisse. On est faibles tous les deux face aux États-Unis. Peu importe le type de solution, souveraineté-association ou fédéralisme, peu importe où on en arrive, le Québec a tout intérêt à maintenir le Canada. Pas parce qu’on l’aime, mais parce que c’est une réalité géopolitique. »

Cela dit, nul n’est à l’abri des dérives. Et Mario Polèse, dont les parents ont fui l’Allemagne nazie, est bien placé pour en parler. « C’est sûr, on n’est pas différents des autres peuples, et la stupidité peut nous frapper aussi », dit-il.

Le miracle québécois – Récit d’un voyageur d’ici et d’ailleurs

Mario Polèse, Boréal, Montréal, 2021, 336 pages



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