«Hantée», ou le fantôme rigoriste d’immigrantes iraniennes

Ce n’est qu’après avoir perdu son emploi de caricaturiste pour un magazine iranien, au milieu d’une relation finissante avec son mari, que le visage du fantôme, cette «vieille folle moralisatrice», est apparu clairement à Shaghayegh Moazzami pour la première fois.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Ce n’est qu’après avoir perdu son emploi de caricaturiste pour un magazine iranien, au milieu d’une relation finissante avec son mari, que le visage du fantôme, cette «vieille folle moralisatrice», est apparu clairement à Shaghayegh Moazzami pour la première fois.

En arrivant à Montréal,en provenance de Téhéran, Shaghayegh Moazzami ne savait pas qu’elle était hantée. Ce n’est qu’après avoir perdu son emploi de caricaturiste pour un magazine iranien, au milieu d’une relation finissante avec son mari, que le visage du fantôme, cette « vieille folle moralisatrice », lui est apparu clairement pour la première fois. Une fois surgie de son inconscient, cette vieille femme en colère, comme elle l’appelle, les yeux froncés et le tchador malséant, ne la quitte plus. Elle la semonce lorsqu’elle ne fait pas ses prières, lorsqu’elle ne mange pas le déjeuner traditionnel iranien, lorsqu’elle se promène dans la rue sans homme, lorsqu’elle regarde la télévision, bref, à peu près tout le temps.

C’est ce que la jeune femme iranienne, qui vit à Montréal depuis 2018, raconte dans son premier roman graphique, Hantée. Journal de bord d’une jeune Iranienne hantée par une vieille folle moralisatrice, publié en français chez Çà et là. « Ce fantôme arrive tout droit de mon passé », dit la jeune femme interviewée en anglais. Dans le livre, cette « vieille folle » prend la forme d’une professeure de 6e année, qui enseignait en Iran à Shaghayegh Moazzami que les règles rendent la femme impure et que, pour redevenir pure, elle doit pratiquer le Ghusl, une manière religieuse de laver et de purifier le corps. Elle évoque aussi cette gardienne d’un hôpital qui a exigé que Shaghayegh et sa mère revêtent le tchador au moment où la bédéiste s’est rendue auprès de son père mourant.

« En Iran, il y a les policières du hidjab, qui circulent dans les rues durant l’été dans une camionnette. Elles vérifient si les femmes portent correctement leur hidjab. Parfois, elles se contentent d’avertir, mais parfois aussi, elles vous arrêtent, vous emmènent au poste de police et appellent vos parents pour les prévenir », dit-elle en entrevue.

Photo: Çà et Là Planche extraite de «Hantée»

Shaghayegh Moazzami rêve depuis qu’elle est enfant de devenir peintre ou caricaturiste. Mais sa famille, qui l’a élevée dans une petite ville traditionnelle d’Iran, souhaite plutôt pour elle un bon mariage et qu’elle devienne une bonne épouse. À Téhéran, Shaghayegh Moazzami fréquente une université spécialisée en arts. Mais lorsque ses parents quittent leur petite ville pour venir s’établir à Téhéran à ses côtés, sa liberté s’en trouve restreinte.

« Bien sûr, je savais que je ne pourrais jamais être libre sous la Constitution iranienne, et que je resterais toujours une esclave. Mon père n’était pas un bon maître, il me tourmentait en permanence. Alors, je voulais trouver un autre maître rapidement. Le mariage était le seul moyen d’avoir un nouveau propriétaire », écrit-elle. « Est-ce que je peux compter sur toi pour être mon nouveau propriétaire ? » demande-t-elle alors à son ami Fareed, qui ne croit pas au mariage, d’une part, et qui a déjà entrepris une démarche d’immigration vers le Canada. Il accepte cependant de l’épouser pour lui rendre service.

C’est ainsi que Hantée nous fait entrer dans le quotidien d’une jeune femme iranienne issue d’une famille traditionnelle, immigrée à Montréal et avide de liberté et d’expression artistique.

Se faire entendre

Une fois en Amérique, Shaghayegh Moazzami a collaboré quelque temps avec des magazines iraniens en ligne dissidents, et ses caricatures éditoriales critiques du régime iranien lui valent aujourd’hui, dit-elle, de ne plus pouvoir retourner dans son pays natal. « En Iran, il y a des choses qui sont considérées comme sacrées », dit-elle.

« Il y a encore des caricaturistes en Iran, mais ils s’autocensurent », ajoute-t-elle. « Peut-être que je suis plus en colère qu’eux, ou que je voulais choquer en faisant entendre ma voix. Il n’y a pas beaucoup de femmes caricaturistes en Iran, alors je voulais me faire entendre. »

C’est lorsqu’elle cesse de dessiner pour ces magazines iraniens que la mégère rigoriste de son enfance commence à la hanter. Et elle n’arrive à dompter ce fantôme qu’en partageant cette réalité avec une amie iranienne, vivant à Montréal comme elle. « Je crois que toutes les femmes iraniennes sont hantées par le rigorisme sans le savoir, dit-elle. Ça n’est pas tant religieux que culturel. »

À son arrivée à Montréal, Shaghayegh Moazzami a vécu un choc culturel « prévisible ». Mais, cinq ans plus tard, elle dit chercher encore sa place dans la société québécoise. « Peut-être parce que je suis une introvertie », dit-elle.

Je crois que toutes les femmes iraniennes sont hantées par le rigorisme sans le savoir. Ça n’est pas tant religieux que culturel.

 

Hantée est publié en français, mais a été traduit de l’anglais, une langue que la bédéiste maîtrise beaucoup mieux. Pourquoi ne pas l’avoir publié en premier lieu dans la langue de Shakespeare ? « Parce que j’avais l’impression qu’en français, j’avais davantage de chances d’être publiée », avoue-t-elle. Elle marche ainsi notamment dans les pas de Marjane Satrapi, autrice de la bande dessinée Persepolis, qui a laissé sa marque sur le roman graphique dans la langue de Molière.

 

Hantée. Journal de bord d’une jeune Iranienne hantée par une vieille folle moralisatrice

Shaghayegh Moazzami, Çà et là, Bussy-Saint-Georges, 2021, 208 pages

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