Apprendre à aimer les héroïnes

L'autrice India Desjardins ne demande pas beaucoup, si ce n’est que de laisser une place «à des créateurs ou des créatrices qui ont été mis de côté, parce que ceux qui décidaient qui on étudiait, c’était des hommes».
Illustration: Getty Images L'autrice India Desjardins ne demande pas beaucoup, si ce n’est que de laisser une place «à des créateurs ou des créatrices qui ont été mis de côté, parce que ceux qui décidaient qui on étudiait, c’était des hommes».

Il y a longtemps que les femmes meurent aux mains des hommes, et presque aussi longtemps que ces récits sont couchés sur papier. À une époque post-#MoiAussi, où le Québec pleure un quatorzième féminicide, plusieurs autrices se questionnent sur l’évolution du rôle de la femme dans les oeuvres littéraires. Deuxième texte d’une série en trois volets.

« Ce n’est pas compliqué : ou bien ce sont des mères, ou bien ce sont des mortes », s’est exclamée la fille de Martine Delvaux (Le boys club, Héliotrope) après qu’un professeur lui eut donné à lire une énième œuvre au synopsis sexiste. « Elle n’a lu aucun livre écrit par une femme ou dont le personnage principal était une femme. Pas un, de tout son parcours scolaire », se rappelle l’autrice.

Alors qu’elle étudiait à l’Université de Montréal, Mikella Nicol (Les filles bleues de l’été, Cheval d’août) se rappelle que dans un cours, « dans tous les livres, il y avait des femmes qui se faisaient violer ». Quelques années avant cela, Mélodie Nelson (Juicy : une idylle à quatre pattes, Ta mère) avait refusé d’assister à un cours au collège de Maisonneuve, car parmi les 85 livres proposés par l’enseignante, seulement deux portaient la signature d’une femme. Pour India Desjardins, le malaise est survenu lorsque le fils d’une amie avait comme lecture obligatoire, en sixième année, une œuvre misogyne.

Le constat est flagrant : peu importe le niveau scolaire, les livres enseignés mettent à mal les femmes. « L’art charrie des valeurs. À un moment donné, quand on est toujours exposé aux mêmes modèles, aux mêmes messages, aux mêmes façons de représenter les genres, les personnes, les inégalités, je ne peux pas croire qu’il n’y ait pas d’impact », explique India Desjardins.

L’autrice de Mister Big ou la glorification des amours toxiques (QA) aborde justement le sujet dans son essai en citant la professeure de langues et littératie à l’Université d’État de Géorgie Peggy Albers. « Les histoires ont une influence très importante sur la façon dont les enfants perçoivent les genres et les rôles culturels qui leur sont traditionnellement assignés. Elles charrient des valeurs, des croyances, des attitudes et des normes sociales qui jouent sur la façon dont les enfants perçoivent la réalité », a-t-elle écrit sur le site The Conversation. « Certaines études démontrent que les enfants ont déjà une opinion quant à certains aspects ayant trait à l’identité (genre, race) avant l’âge de cinq ans », y affirme Peggy Albers.

À qui la faute ?

Selon India Desjardins, les auteurs ne peuvent prendre le blâme, puisque toute thématique peut être discutée, la censure n’étant pas une option. Ce qui est important, c’est la façon dont le sujet est abordé, croit-elle.

Pour Martine Delvaux, « c’est le rôle des critiques culturels, des journalistes, des féministes, des professeurs et des parents de revoir ces modèles-là qui sont lancés dans l’espace public ».

La professeure en études littéraires à l’UQAM interroge d’ailleurs ses étudiants lorsqu’ils soumettent des textes où se trouve de la violence sexuelle : « Quelle est l’importance de cet épisode-là ? À quoi sert-il ? Pourquoi est-il écrit ainsi ? »

Pour Jessica Wahba Mousseau, qui enseigne le français à l’école secondaire des Patriotes à Saint-Eustache, « il est important de sensibiliser à ça, parce que le traitement de la femme dans les œuvres contemporaines ou anciennes, ce n’est pas toujours idéal. Et quand les élèves lisent ça, ils ne s’en rendent pas nécessairement compte que c’est un danger ».

Par ailleurs, l’enseignante de deuxième et quatrième secondaire prend  le temps de faire des mises en garde, ne connaissant pas le vécu de ses élèves. « Cette année, j’ai fait lire La route de Chlifa (Michèle Marineau, QA), où l’on mentionne le viol. C’est un bon roman, bien fait, qui dénonce justement certains comportements qui sont dangereux et malsains, mais j’ai des élèves qui n’étaient pas à l’aise de lire les scènes de harcèlement sexuel ; je leur ai donc nommé les pages, et je sais que ces élèves ne les ont pas lues. »

Lorsqu’on lui demande si elle prend trop de mesures pour ne pas heurter certaines sensibilités, Jessica Wahba Mousseau répond : « Je ne pense pas que je les couve trop, mais si quelqu’un a vécu quelque chose comme ça, je ne voudrais pas être celle qui amène l’élève à s’y confronter. »

L’enseignante s’est d’ailleurs déjà retrouvée face à des élèves qui glorifiaient une relation toxique : « L’année où After (Anna Todd, Éditions de l’Homme) est sorti, mes élèves, surtout les filles, ont trippé sur la série et je me suis rendu compte que pour elles, les comportements toxiques, c’était la norme recherchée. »

À la suite de ce constat, l’amatrice d’œuvres sentimentales a tenu à en parler avec ses élèves. « Dans le fond, j’ai expliqué que ce n’est pas ça qu’on recherche, un homme jaloux et possessif, et que ce comportement-là n’est pas une preuve d’amour, c’est plus un manque de confiance. »

Cette discussion s’est tenue lors de cours d’éducation à la sexualité, remis au programme par le gouvernement en 2018. Durant l’année scolaire, les enseignants de diverses matières doivent aborder certaines thématiques, comme l’identité et le corps humain, la vie affective et amoureuse ainsi que les comportements sexuels.

Même s’il est un pas dans la bonne direction, ce programme est critiqué par plusieurs sexologues parce qu’il n’est pas enseigné par des personnes formées pour parler de sexualité. « Il y a des limites à ce programme-là  », reconnaît Jessica Wahba Mousseau.

Le vrai problème

Pour Martine Delvaux, le réel problème ne réside pas chez les auteurs ni les professeurs, ni même dans le programme d’éducation sexuelle. Selon la professeure, c’est le canon littéraire. « On est nourri de ça. Et je ne dis pas qu’il ne faut pas les lire, on ne peut pas dire qu’il ne faut pas lire Shakespeare, c’est de la grande littérature ! Il faut lire ces écrits-là, mais on ne lit que ça : c’est ça, le problème ! Il faut réussir à le défaire, ou du moins, réussir à poser un regard critique sur le canon. Et ça, c’est le rôle des profs. »

« Pourquoi continuerait-on à les étudier ? » demande India Desjardins, faisant ici référence à ces dizaines d’hommes blancs hétérosexuels et cisgenres. « Je ne suis pas nécessairement en désaccord qu’on continue de les étudier, mais en même temps, il y a tellement de livres ! »

Selon l’autrice du Journal d’Aurélie Laflamme (Éditions de l’Homme), si l’on veut continuer d’étudier ces classiques, il faut que les éléments problématiques tels que la misogynie, les relations toxiques et tout autre comportement nocif soient nommés.

« Pourquoi étudie-t-on ces œuvres misogynes qu’on se fait enseigner comme si c’était du génie, et qu’on se fait rationaliser en disant : ‘’Eh bien, c’est normal, car l’époque était raciste, l’époque était misogyne’’, alors qu’à cette même époque-là, il y a eu des femmes progressistes et des auteurs LGBT qui étaient obligés de se cacher ? »

India Desjardins ne demande pas de reléguer aux oubliettes ces œuvres depuis si longtemps encensées. Elle aimerait simplement qu’Olympe de Gouges (Femme, réveille-toi !, Gallimard), pionnière du féminisme français, et Laure Conan, autrice du premier roman psychologue québécois, Angéline de Montbrun (Boréal), soient de nouveau présentes dans la mémoire collective. Elle souhaite que Le principe du cumshot (VLB éditeur), de Lili Boisvert, et Sous nos yeux : petit manifeste pour une révolution du regard (La ville brûle), d’Iris Brey et Marion Malle, soient au programme.

L’autrice ne demande pas beaucoup, si ce n’est que de laisser une place « à des créateurs ou des créatrices qui ont été mis de côté, parce que ceux qui décidaient qui on étudiait, c’était des hommes ». « Pourquoi n’ouvrirait-on pas un peu les portes à ce qui, justement, n’a pas été étudié et qui est peut-être tout autant du génie ? » demande-t-elle d’un ton résolu.



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