Une enfance bleu-blanc-rouge

Le livre a connu une très belle réception tant publique que critique à sa sortie. «Je ne compte plus les fois où un lecteur m’a avoué qu’il avait revécu son enfance en lisant mes histoires», raconte l’auteur Marc Robitaille.
Illustration: VLB Éditeur Le livre a connu une très belle réception tant publique que critique à sa sortie. «Je ne compte plus les fois où un lecteur m’a avoué qu’il avait revécu son enfance en lisant mes histoires», raconte l’auteur Marc Robitaille.

Les Canadiens de Montréal occupent, depuis des générations, une place centrale dans l’imaginaire collectif québécois. Ils font rêver, ils font rager, ils font espérer. Leurs victoires soulèvent un peuple entier. La passion du Tricolore qui unit les Québécois de toutes origines et de toutes classes sociales a inspiré une grande quantité de chansons, de films, de séries télé, de pièces de théâtre et même de peintures. Mais quelle place le CH a-t-il dans la littérature québécoise ? Deuxième livre analysé : Des histoires d’hiver, avec des rues, des écoles et du hockey de Marc Robitaille.



Tout paraît plus grand lorsqu’on est enfant : les bancs de neige, les adultes, les peines, les joies et surtout, nos idoles. Elles semblent invincibles et éternelles. Au Québec, pour des millions de jeunes et moins jeunes, celles-ci ont souvent porté le chandail des Canadiens de Montréal et ont soulevé de nombreuses coupes Stanley.

 

C’était le cas de l’auteur Marc Robitaille, pour qui rien n’était plus important que les Habitants lorsqu’il avait 10 ans, en 1967 : « Lorsqu’on découvre, jeune, l’univers du hockey, c’est un univers qui est très puissant. Chaque équipe possède ses héros et ses antihéros. Il y a des bons et des méchants. C’est comme entrer dans une grande famille. C’est un incroyable rempart contre la solitude. En plus, ça donne la clé qui ouvre la porte de la communication avec les amis et surtout, avec les adultes. Quand ceux-ci ont compris que je connaissais bien mon hockey, ils ont commencé à m’écouter et à me prendre au sérieux pour la première fois de ma vie. Leur regard sur moi a changé et j’ai gagné leur respect. »

D’autant plus que Robitaille a grandi pendant l’une des périodes les plus glorieuses des Canadiens, qui remportent quatre coupes Stanley en cinq ans entre 1965 et 1969. Menée par l’entraîneur au chapeau légendaire, Toe Blake, un Jean Béliveau au sommet de son art, ainsi que par les combatifs Henri « Pocket Rocket » Richard, Yvan Cournoyer, Bobby Rousseau, Gump Worsley et Rogatien Vachon, cette équipe a constitué l’une des grandes dynasties de l’histoire du Bleu-blanc-rouge. Une formation qui a fait vivre de fortes émotions au jeune Robitaille et qui l’a inspiré pour écrire son premier roman, Des histoires d’hiver avec des rues, des écoles et du hockey, sorti en 1987.

Le récit se déroule vingt ans plus tôt, en 1967, dans la banlieue de Québec et met en scène un jeune garçon de dix ans qui raconte avec candeur et humour son quotidien gravitant autour de sa passion du hockey. Passion des cartes de hockey, des revues de hockey, des joutes de hockey avec ses amis et évidemment, des Canadiens de Montréal, qui forment alors la meilleure équipe au monde.

« J’ai commencé à écrire ce livre, une petite histoire à la fois, pour ne pas laisser échapper mes souvenirs, explique Robitaille. En étant enfant unique, je ne pouvais pas parler du passé avec mes frères ou mes sœurs. De 1967 à 1987, le Québec a beaucoup changé et je voulais fixer cette période sur papier, la façon dont les gens vivaient et parlaient. Par exemple, on ne disait pas des “spaghettis” à l’époque, on disait des “spaghettis italiens”. Je voulais conserver quelque chose de la chaleur de mon enfance. »

Un roman nostalgique

Le livre a connu une très belle réception tant publique que critique à sa sortie. « Je ne compte plus les fois où un lecteur m’a avoué qu’il avait revécu son enfance en lisant mes histoires », raconte l’auteur.

Le roman de Robitaille sera adapté au cinéma par François Bouvier, en 1999, sous le titre Histoires d’hiver, en plus d’être réédité dans une magnifique version enrichie, en 2013, 25 ans après la publication de sa première version, et renommé Des histoires d’hiver, avec encore plus de rues, d’écoles et de hockey. Une longévité qui explique peut-être pourquoi ce livre figure encore aujourd’hui parmi les préférés des lecteurs passionnés de hockey.

Mais ce récit du quotidien, vécu à la hauteur du narrateur de dix ans qui observe ses parents avec ses yeux d’enfants, craint sa maîtresse d’école autoritaire Mademoiselle Chouinard et organise des joutes de hockey-balle avec ses amis Bruno, Petit, Benette, le grand Pete et Martineau, se termine par une terrible tragédie, dont l’auteur n’hésite pas à dire qu’elle représente « le plus grand malheur de son enfance » : la défaite surprise de la Sainte-Flanelle en finale de la Coupe Stanley de 1967 contre ses rivaux de toujours, les ignobles Maple Leafs de Toronto.

En plus d’empêcher les Montréalais de pouvoir fêter la victoire de leur équipe préférée avec le monde entier, qu’il reçoit justement cette année à Expo 67, les perfides Torontois ont stoppé la série de championnats du CH, qui auraient alors pu égaliser le record de la ligue et de la franchise en enfilant cinq coupes Stanley. Ceux-ci ont malheureusement dû se « contenter » de gagner les grands honneurs quatre années sur cinq.

Mais pour se consoler de cet affront, il est toujours réconfortant de se souvenir que cette satanée victoire de 1967 allait être la dernière des Maple Leafs… À ce jour. Cinquante-quatre ans sans soulever le trophée argenté, c’est long, longtemps…

Une dynastie tranquille

La formidable équipe des Canadiens, qui est au cœur du récit de Robitaille, est parfois surnommée la « dynastie oubliée ». Celle-ci ne marqua pas autant les esprits que la première dynastie de l’histoire du CH (1956-1960), celle du bouillant Maurice Richard, qui remporta cinq championnats de suite. Et paraît bien tranquille comparée à la troisième dynastie des Glorieux (1976-1979), qui mettait en vedette le flamboyant Guy Lafleur, l’intimidant « Big Three » (Robinson, Savard et Lapointe) à la défense, ainsi que l’acrobatique Ken Dryden devant les filets.

J’ai commencé à écrire ce livre, une petite histoire à la fois, pour ne pas laisser échapper mes souvenirs

« Déjà, à cette époque, on connaissait l’histoire du CH. Une mythologie avait été créée. Les Canadiens nous renvoyaient une image bonifiée de nous-mêmes. Il y avait ce sentiment que ce club, c’était nous, que c’était une équipe-nation. On n’avait pas la puissance des Américains, dans la vie et dans le monde, mais au hockey, on était des gagnants, on pouvait battre n’importe qui », poursuit Robitaille, qui a aussi pondu le roman Un été sans point ni coup sûr, qui se déroule en 1969 et qui tourne cette fois autour des Expos de Montréal.

La magie du Forum

L’un des passages les plus émouvants du roman se déroule quand le personnage principal se rend pour la première fois de sa vie au Forum, voir en chair et en os ses idoles affronter les Rangers de New York, la veille de Noël. Le narrateur décrit ainsi sa première visite : « Quand on est entrés au Forum papa et moi, j’ai commencé à courir parce que j’avais très hâte de voir la patinoire et Jean Béliveau et Henri Richard et Gump Worsley et tous les autres. […] C’était formidable. Il y avait tous les joueurs qui patinaient en rond pour se pratiquer et ça faisait plein de couleurs sur la patinoire. »

1967, c’est aussi la fin d’une grande époque de la Ligue nationale de hockey (LNH), celle des six équipes originales (Montréal, Toronto, Boston, New York, Chicago, Detroit), qui se sont affrontées sans relâche pendant 25 ans (1942 à 1967). Car dès l’année suivante, la LNH passera à douze clubs et plus rien ne sera comme avant. « C’était quand même des années fantastiques, se souvient Robitaille. Le Québec était en pleine transformation, les Canadiens étaient dominants, la musique était bonne, Expo 67 battait son plein, il y avait la course vers la lune… Les gens avaient confiance en l’avenir. Le futur était enthousiasmant. J’ai été très chanceux de vivre mon enfance pendant cette magnifique période. »

La semaine prochaine : zoom sur Ça sent la coupe de Matthieu Simard.

Des histoires d’hiver. Avec encore plus de rues, d’écoles et de hockey.

Marc Robitaille, VLB éditeur, Montréal, 2013, 184 pages



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