Poteau-mitan

Illustration: Amélie Grenier Martine St-Victor est stratège en communication. Elle a fondé et dirige Milagro Atelier de relations publiques.

Ce journal m’a demandé de m’exprimer sur l’avenir d’Haïti. C’est une réflexion que j’ai commencée pendant l’été de mes 14 ans. Il a été mémorable et à l’époque, le plus long séjour que je passais en Haïti. Deux mois à découvrir le Cap-Haïtien, que je connaissais déjà un peu, mais différemment. C’est l’été de mon premier emploi, mon introduction au milieu commercial haïtien.

Chaque jour pendant huit semaines, en route vers le boulot, je croisais des Madan sara. Ces femmes se spécialisent dans le commerce. Elles vendent des fruits, des légumes, du charbon et autres produits de première nécessité. Pendant des années, elles ont été l’effigie du pays, représentées dans le logo utilisé par le ministère du Tourisme — aujourd’hui remplacées par l’hibiscus, la fleur nationale d’Haïti.

Des coins de rue et bouts de trottoirs que les Madan sara se sont appropriés, le temps d’une journée de travail, au Cap-Haïtien comme ailleurs au pays, elles sont à la fois cambistes, ambassadrices de la production agricole nationale et p.-d.g. de ce qu’on appellerait ici leurs pop-up shops. Les Madan sara sont les piliers de l’économie haïtienne. Idéalement, cette économie devrait être, d’abord, plus formelle, pour que ces commerçantes aient accès à une meilleure structure et surtout, pour qu’elles soient mieux protégées. Cette économie devrait aussi être plus inclusive et circulaire.

Le passé, c’est Michael Douglas en 1987, dans le film Wall Street et tous ceux qu’il a inspirés. C’est la voracité et le capitalisme sauvage. Tout ça existe encore évidemment, mais il demeure rassurant de voir une nouvelle génération d’entrepreneurs soucieux d’un développement égal, soutenu par une économie sociale. C’est un phénomène qu’on observe aussi en Haïti. Mais pour qu’elle réussisse, malgré toute la bonne volonté des entrepreneurs et des membres de la société civile, cette économie sociale et plus inclusive doit pouvoir compter sur des politiques gouvernementales favorisant l’entrepreneuriat collectif. Et comme, selon l’ONU, les femmes représentent 52 % de la population haïtienne, ces politiques devront aussi être plus féministes.

 

En présentant son premier budget en avril dernier, Chrystia Freeland rappelait que « depuis bien trop longtemps, le travail des femmes, rémunéré ou non, a été systématiquement dévalué par l’économie et la société ». Il aura fallu une première femme ministre des Finances pour que le Canada nomme — de manière si équivoque — le fléau de l’inégalité des genres et fasse de l’égalité une vraie priorité dans ses politiques économiques. C’est un rappel de l’importance de la représentation et de la diversité chez nos dirigeants. Le cabinet du premier ministre Trudeau est paritaire, une réalité inexistante dans celui d’Ariel Henry, le tout nouveau premier ministre d’Haïti. Sur ses 18 ministres nouvellement nommés, seulement 4 sont des femmes. Le Sénat haïtien, lui, ne compte qu’une seule sénatrice. Des chiffres anémiques, malgré l’amendement de la Constitution d’Haïti et son article dans lequel on lit que : « le principe du quota d’au moins 30 % de femmes est reconnu à tous les niveaux de la vie nationale, notamment dans les services publics » et bien loin de l’espoir permis en mars 1990, lorsqu’Ertha Pascal-Trouillot est devenue la première — et la seule à ce jour — présidente de la République.

En Haïti, on répète souvent que fanm se pòtòmitan : les femmes sont la colonne centrale, cette structure essentielle. Et s’il est vrai qu’à certains niveaux la société haïtienne est matriarcale, les chiffres des appareils décisionnels, eux, racontent une autre histoire. C’est un constat que les militantes féministes haïtiennes font depuis des décennies et leurs nombreuses propositions de solutions pour y remédier sont souvent proéminentes dans les innombrables rapports de leurs divers organismes.

Les récents succès de gestion de la pandémie de la COVID-19 en Nouvelle-Zélande, à Taïwan et en Finlande ont mis le leadership de leurs dirigeantes sous les projecteurs. Jacinda Ardern, Tsai Ing-wen et Sanna Marin ont réussi où tant d’autres ont échoué. Parallèlement, de #MoiAussi àBlack Lives Matter au militantisme environnemental renouvelé, les plus importants mouvements sociaux des récentes années ont été lancés par des femmes. Selon une étude de la Harvard Business Review, les femmes dirigent différemment et mieux en temps de crise. Jamais plus que maintenant, un plus grand nombre de femmes en politique n’a été aussi nécessaire en Haïti.

L’instabilité créée par le récent assassinat du président Jovenel Moïse a remis le sort de l’avenir d’Haïti à l’ordre du jour international. Certains, comme la rédaction du Washington Post, prônent l’interventionnisme. D’autres, plus sensés et à meilleure mémoire, connaissent les ravages qu’il entraînerait. Comment imaginer alors les lendemains de ce pays en tant que membre de sa diaspora ? D’abord, en se rappelant que toute crise haïtienne sera réglée par les Haïtiens, qui ont toujours eu la compétence de le faire. Notre rôle n’est donc pas d’intervenir, mais plutôt d’offrir notre assistance. La nuance est importante.

L’été de mes 14 ans a été marquant. Comme aujourd’hui, je voyais les potentiels d’Haïti plus que ses obstacles. Plusieurs choses peuvent être vraies en même temps. Je me le redis souvent — pour mieux gérer les paradoxes — et je n’arrêterai jamais de le croire. On peut reconnaître les succès d’Haïti tout en étant bien conscient de ses inégalités et de ses échecs. On peut saluer sa gastronomie qui rayonne d’est en ouest tout en sachant que l’année dernière, 42 % de la population haïtienne était en situation de crise alimentaire. Il y a des choses et des gens à célébrer en Haïti, même s’il y a aussi des tragédies et des victimes qu’on ne doit jamais oublier.

À travers les années, ma réflexion n’a jamais vraiment été d’imaginer quel avenir pour Haïti, mais plutôt, elle a été d’imaginer comment je pouvais y contribuer. Avant cette affectation, je ne réfléchissais qu’en tant que membre de la diaspora. Aujourd’hui, je préfère le faire d’abord en tant que femme.



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