Où la mort n’est jamais une erreur

Illustration: Amélie Grenier Emmelie Prophète est née et vit à Port-au-Prince, elle est poète et romancière.

Dans la photo, elle serre très fort contre elle un cadre contenant le portrait d’un jeune homme joyeux qui fait un signe de la main. Elle ne pleure pas. Elle regarde au loin. Ses traits sont figés. On se dit qu’elle entend très peu ce qui se passe autour d’elle, qu’elle est très peu sensible à ces attentions dont elle est l’objet, à ces regards concentrés sur elle, ces appareils photos et téléphones intelligents qui attendent de capturer ses cris ; d’éterniser son effondrement.

Elle ne pleure pas. Elle essaie sans doute de rassembler les souvenirs de la vie de ce fils qu’elle avait rêvé voir briller au firmament des grands, ajouter à la légende de ce prénom de footballeur qu’il porte, ce sportif qui avait fait rêver la terre entière.

Ah la terre ! Elle est habitée par une espèce d’hommes qui décapite les rêves, qui transforme, pour quelques liasses de billets, un désaccord, ou sans raison, la vie en poussière, qui ne sait pas qu’une mort en entraîne toujours plusieurs autres, augure des cycles de désespoir.

Il avait fallu trois décennies et des poussières pour que ce sourire atteigne sa perfection, pour que ce geste de la main devienne celui qui ouvre l’horizon, transforme les jours en promesse. La violence infuse vie. Elle est dans les regards, les gestes, le vent qui souffle. La mort est intrusive, constamment derrière les portes, au coin des carrefours, enlevant son chapeau, montrant ses dents de sang. Et pourtant, elle avait prié, supplié Dieu, avec tous les mots qu’elle connaît, pour ses enfants et ceux des autres. Son fils avait rejoint la longue liste des morts, elle avait vu son corps, face contre asphalte, baignant dans son sang, avalé par la longue nuit qui s’est infiltrée jusque dans les âmes.

L’église s’appelle Notre-Dame de la Médaille-Miraculeuse, elle est conçue, comme la plupart des églises, pour que chaque son résonne, comme s’il fallait que soit renvoyé à chacun l’écho de ses soupirs, de ses souffrances. Si seulement les églises pouvaient nous abriter contre la peur ! Si seulement les mères pouvaient cacher leurs enfants de l’agitation du monde, de la mort, faire que jamais ni les mots, ni l’amour, ne perdent leur sens ! Mais ce cadre est froid, ce cercueil est muet. Les questions à venir seront brèves et sans réponses.

 

Ce ne sont pas les morts qui affrontent le silence, ce sont les vivants ! Et leurs questions restent suspendues, comme les vieilles hardes abandonnées aux bords des rivières, oripeaux de la misère arrogante qui nous abrutit, nous font oublier de coller les jours entre eux pour garder ce qui reste de souffle et de tendresse d’un pays qui vacille.

La mère n’a que le silence à opposer aux ombres aveugles. Elle serre très fort le cadre. Comme pour faire entrer à nouveau en elle le fils, avant la fureur, avant que les bourreaux ne soient à nouveau lâchés dans la ville. Diego fut enfant de la marée, mousquetaire de cette Grand-Anse épuisée par les ressacs de la misère, héritier des raconteurs d’histoires, des poètes qui ont inondé les côtes de leurs rêves.

On aura beau laver le sang, les taches ne partiront pas, elles sont comme les larmes des mères, intarissables chagrins qui laissent des sillons dans lesquels s’enfoncent les pieds du monde. La terre, vaste terrain de jeu où courent les Diego, où tous les corps que l’on fait chuter font obstacle au bonheur.

Elle a entendu dire que l’espoir était en route. Ce n’est pas qu’il vient de loin, mais Il prend son temps. Il aime qu’on l’invoque, qu’on le convoque. Elle serre instinctivement le portrait dans ses bras, de peur que l’espoir s’aviserait de lui enlever ça aussi. Un simple objet dont elle n’a pas l’exclusivité. Une photo qui court les médias, ces espaces de dévorations réciproques, gais, cruels, où tout devient plus ou moins vrai. Ce portrait a été vu par des millions de gens. La différence entre elle et eux, c’est qu’elle va la garder sous son sein, là où il fait le plus chaud dans son corps, elle la touchera quand elle sentira monter dans sa gorge le cri de détresse qu’elle n’a pas encore poussé depuis le début de cette cérémonie absurde où elle regarde de loin le corps du fils, inerte, sans mémoire.

L’espoir arrivera, qui sait, avant la justice, avant la vérité, avant sa mort à elle. C’est qu’elle la sent proche cette mort ! C’est qu’elle croit en Dieu ! Au paradis ! Sinon ce ne serait pas possible.

Du temps et des corps. Fier pays où les miroirs cassés renvoient des images émiettées. Biais et chemins en pente pour que jamais il n’y ait de certitude, ni d’après.

Les nouvelles ici sont toujours portées par des voix graves, elles nous apprennent que le malheur risque de continuer, qu’il nous sera donné de le porter comme des mères tristes et impuissantes devant les cadavres de leurs enfants, qu’il ne faudra pas attendre d’explications.

La vie serait là-bas, derrière les murs, les frontières, là où tout est verrouillé, où des milliers de ventres affamés attendent que l’on veuille bien ouvrir ou offrir le petit incertain qui peut constituer un début de vie. Les balles dans le corps du fils ont provoqué un grand trou dans sa mémoire, mais elle a dû le lui dire un jour : la vie est peut-être de l’autre côté de la mer.

On a oublié par où commencer, a-t-on jamais su ? Une mère commence par l’amour. Le début de tout. Et si quelquefois certains gestes se perdent en route, elles en inventent d’autres, pour que jamais, même si elle tremblote, la petite flamme ne s’éteigne pas.

Et serrer très fort ce portrait qui ressemble très peu au corps étendu dans le cercueil, garder les pleurs pour les longues nuits à venir, celles qui feront patienter les lendemains ingrats et avares.

Il est mort et la photo qui sourit est un témoin triste. La main qui la tient est bavarde. Le sourire du fils est entré dans la beauté de la mère, mais personne ne le remarque. Le jeune homme qui sourit dans la photo l’aurait dit s’il le pouvait. Il l’aurait dit. 



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