«L’île des âmes», «Bluebird, bluebird», «Secrets boréals»: de quelques survivances attardées

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Les liens sont pour le moins ténus entre la Sardaigne, l’est du Texas et la forêt boréale québécoise, mais sur ces trois territoires si distincts… on retrouve des hommes habités par la violence. Dans cette cuvée de très haut niveau littéraire, la dénonciation est d’autant plus virulente qu’elle s’appuie sur des personnages remarquables évoluant dans des espaces exceptionnels.

En Sardaigne d’abord, au milieu d’une nature d’une sauvage beauté, L’île des âmes, de Piergiorgio Pulixi, propose un récit qui vous fascinera par sa puissance quasi tellurique. Il y est question d’une série d’assassinats reliés à des rites agraires ancestraux « honorant » la déesse de la fertilité. Bien vivants dans certains villages de l’arrière-pays montagneux et presque inaccessible de l’île, ces rites sacrificiels semblent responsables de la mort de plusieurs jeunes filles retrouvées près des vestiges d’anciens temples.

C’est du moins ce que croit Moreno Barrali, un vieux policier près de la retraite qui, profitant de la découverte d’une nouvelle victime, tente de convaincre les deux inspectrices de la Section des crimes non élucidés de la police de Cagliari de reprendre l’enquête. Ces deux femmes, Mara Rais et Eva Croce, sont du type dont on se souvient longtemps…

Droites, fortes, sans compromis et toutes deux porteuses d’un lourd secret, elles sont pourtant aux antipodes l’une de l’autre, par leur allure autant que par leur langage. Soignée jusqu’au bout des ongles, Rais jure comme un charretier alors que Croce est une cérébrale sous ses allures gothiques. Mais ce sont d’abord des enquêtrices efficaces qui parviendront, dans cet univers carburant à la testostérone, à tirer au clair une affaire particulièrement complexe au dénouement insoupçonné.

Ancien libraire, Pulixi s’est mis au roman il y a quelques années et cette histoire est sa première traduite — magnifiquement ! — en français. On sera frappé par sa connaissance profonde de la mythologie locale tout autant que par l’élégance et la force de son écriture… et l’on n’oubliera certainement pas ces deux policières improbables que sont Mara Rais et Eva Croce. Encore !

Le blues du Texas Ranger

Pays de contrastes exacerbés, le Texas illustre bien la cassure de la société américaine… et la romancière Attica Locke a eu l’idée de génie d’incarner tout cela dans un seul personnage : un membre des Texas Rangers noir.

Darren Mathews est pourtant en congé forcé au moment où un collègue du FBI lui suggère d’aller jeter un coup d’œil « anonyme » à Lark, dans le comté de Shelby. On y a retrouvé deux cadavres à quelques jours d’intervalle près du bayou : un noir, un avocat de Chicago, puis une blanche, une locale. Tout cela en plein territoire « contrôlé » par la Fraternité aryenne du Texas. Notre Ranger noir passera là quelques jours particulièrement intenses…

Il se pointera d’abord au Geneva Sweet’s Sweets, un petit café en bord de route qui est, avec le Juice House un peu plus haut sur la 59, le « point d’eau » le plus important de la région. Geneva, la veuve du bluesman Joe « Petey Pie » Sweet, y sert une cuisine, disons, « riche » depuis des décennies et c’est derrière chez elle qu’on a retiré des eaux le corps de la jeune Missy. Darren Mathews trouvera là une série de personnages particulièrement colorés orbitant autour de la suave Geneva et, rapidement, il saisira tout le poids du non-dit et de la tension bien palpable qui hantent les lieux.

Le petit café est un lieu marqué, l’incarnation même de tout ce qui divise ce coin de l’est du Texas : tout y est lié et, bien sûr, les deux victimes y sont chacune passées avant de disparaître. Mathews devra éplucher les couches de vérité une à une et, presque littéralement, « pédaler dans la choucroute » avant de parvenir à faire la lumière sur cette sombre affaire… et même sur une autre, plus sombre encore.

Il faut retenir le nom d’Attica Locke ; la lancinante musique de Bluebird, bluebird est une des belles surprises de l’année. À cause de l’intrigue bien sûr, imprévisible, mais aussi parce que ses personnages principaux sont des êtres complexes, éminemment crédibles. Ajoutez à cela une écriture souple et généreuse dont la traduction parvient à rendre la richesse des méandres regorgeant de leçons de vie et de détails historiques… et vous en viendrez à souhaiter quelques jours de pluie pour vous plonger au plus vite dans cette histoire.

Tout le poids du passé

Même si on connaît l’élégance de l’écriture d’Anna Raymonde Gazaille (lire Traces, Déni et Jours de haine chez le même éditeur), on est toujours surpris par la densité des intrigues qu’elle tisse et par la profondeur de ses personnages féminins. Son nouvel opus, Secrets boréals, ne fait certainement pas exception.

Nous voilà en périphérie d’un village, plongés en pleine forêt boréale comme l’indique le titre. Plus précisément, dans une maison ancestrale près d’un plan d’eau, à l’orée de la forêt. Une femme, Brigit, habite là, seule avec ses livres et ses contrats de correctrice. Mais elle trouve le corps d’une jeune fille lors d’une promenade et bientôt la Sûreté du Québec mène l’enquête sur ses terres. Même s’il ne la soupçonne pas vraiment, l’inspecteur Simon Kerouac sent tout de suite que cette femme lui cache quelque chose.

L’écriture, ou plutôt la structure même du roman, nous révèle que Brigit a vécu une tout autre vie sur d’autres continents à s’opposer à l’injustice et à la violence. Ses cauchemars nous font passer de la forêt boréale à l’Afrique noire où elle a mené des missions périlleuses ; on apprendra ainsi qu’un trafiquant d’esclaves a juré d’avoir sa peau. C’est ce passé — et la paranoïa qui en découle — qu’elle ne tient pas à dévoiler. Autour d’elle toutefois, les choses se compliquent avec l’arrivée de l’hiver… et la découverte d’un nouveau cadavre.

L’enquête de Kerouac le rapproche de Brigit et l’amène à cibler un petit caïd local; il prendra des initiatives risquées qui mettront sa vie en danger. Grâce à l’aide d’un peu tout le monde, il parviendra finalement à faire la lumière sur l’affaire pendant que Brigit trouvera, elle, des réponses claires lui permettant de rester fidèle à elle-même.

Un livre beaucoup plus dense et riche que ne le laisse croire ce pâle résumé. Surtout à cause du personnage énigmatique de cette femme d’action remarquable et de l’écriture forte d’Anna Raymonde Gazaille.

L’île des âmes | ★★★★ | Piergiorgio Pulixi, traduit de l’italien par Anatole Pons-Reumaux, Gallmeister, Paris, 2021, 536 pages // Bluebird, bluebird | ★★★★ | Attica Locke, traduit de l’anglais par Anne Rabinovich, Éditions Liana Levi, Paris, 2021, 318 pages /// Secrets boréals | ★★★ ​1/2 | Anna Raymonde Gazaille, Leméac, Montréal, 2021, 285 pages

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