La résistance si discrète de femmes d’ici

Marcel Fournier a répertorié 316 mariages mixtes entre un Britannique (ou l’un de ses alliés) et une Canadienne dont l’ascendance remonte à la Nouvelle-France.
Photo: Denis Germain Marcel Fournier a répertorié 316 mariages mixtes entre un Britannique (ou l’un de ses alliés) et une Canadienne dont l’ascendance remonte à la Nouvelle-France.

Le projet de loi 96 du gouvernement de François Legault vise notamment à franciser les immigrants. Dans Les premières familles anglo-canadiennes issues des mariages mixtes au Québec (1760-1780), l’historien Marcel Fournier signale qu’après la Conquête, les beaux yeux de femmes d’ici, et parfois leur argent, suffisaient à séduire sans trop de problèmes de nouveaux arrivants britanniques aussi romantiques qu’ambitieux…

Le spécialiste de la démographie, né à Sherbrooke en 1946, en arrive à une conclusion qu’il juge, à juste titre, « remarquable ». Pour lui, les immigrants venus des îles britanniques (Anglais, Écossais, Irlandais, Gallois…) ou de l’Amérique anglo-saxonne, en plus des Allemands et d’autres Européens engagés autant dans l’armée du Royaume-Uni que dans son entreprise coloniale, « se sont majoritairement intégrés à la communauté canadienne-française jusqu’à la fin du XVIIIe siècle ».

En s’appuyant sur des données en général inédites, fruits de ses recherches minutieuses, l’infatigable Fournier a répertorié 316 mariages mixtes entre un Britannique (ou l’un de ses alliés) et une Canadienne dont l’ascendance remonte à la Nouvelle-France. Le généalogiste a consacré à chacune de ces unions une notice biographique des conjoints.

Un des mariages répertoriés a une incidence particulière sur l’histoire du Québec. Un natif d’Écosse, James McGill, épouse en 1776 la Canadienne Marie-Charlotte Guillemin, veuve de Joseph-Amable Desrivières, marchand de Montréal.

Mais un beau-fils de McGill, un Desrivières, doutera en justice du don que ce McGill fait, par testament, pour construire l’université de langue anglaise qui portera son nom, au lieu d’envisager la fondation d’une université ouverte au français, langue de Joseph-Amable Desrivières, responsable d’une bonne partie de la fortune familiale. Cette cause perdue, à résonance politique, sera soupesée par nul autre que Louis-Joseph Papineau en 1836.

Un autre mariage répertorié par Fournier a aussi une incidence sur notre histoire. Messick Seers, né en Angleterre, soldat dans les troupes britanniques qui conquièrent Québec en 1759, épouse en 1763 la Canadienne Marie-Ursule Berthiaume.

Leur descendant, l’écrivain Eugène Seers, connu sous le pseudonyme de Louis Dantin, s’opposera en 1931 au poète Alfred DesRochers, qui, au nom de la sensibilité nord-américaine, estimait que nos écrivains devraient goûter la langue de leurs confrères anglophones mieux que celle des écrivains français. Dantin s’élève contre cette anglicisation esthétique : « Puisque nous sommes si près de la mort, il faudrait au moins mourir en beauté, et lutter jusqu’au dernier souffle. »

Qui aurait rêvé que l’ultime défense du français chez nous vienne d’un descendant d’un soldat de Wolfe, général célébré par les Britanniques comme le conquérant de Québec ?

Extrait des «Premières familles anglo-canadiennes issues des mariages mixtes au Québec (1760-1780)»

En 1983, l’historien Marcel Trudel écrivait : « Parmi les six millions actuels de Canadiens français du Québec, il en reste combien qui, dans leur double lignée paternelle et maternelle, peuvent inscrire seulement des ascendants de stricte souche française ? »

 

Les premières familles anglo-canadiennes issues des mariages mixtes au Québec 1760-1780

★★★

Marcel Fournier, Archiv-Histo, Montréal, 2021, 134 pages



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