Remonter le fil de ses origines

À l’avant-plan de la saga familiale s’étendant sur plusieurs décennies et sur deux continents, Vania Jimenez explore le sentiment d’être différente des autres que ressent Marie-Louise, qu’elle se trouve dans sa terre natale ou dans sa terre d’adoption.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir À l’avant-plan de la saga familiale s’étendant sur plusieurs décennies et sur deux continents, Vania Jimenez explore le sentiment d’être différente des autres que ressent Marie-Louise, qu’elle se trouve dans sa terre natale ou dans sa terre d’adoption.

Vania Jimenez ne souhaitait pas écrire une biographie. Même si elle admet que ses enfants se reconnaîtront dans la fratrie, les sept « frœurs » d’Un pont entre nos vérités, elle se défend bien d’en avoir écrit une. Si elle a consenti à puiser dans sa vie, dans ses expériences, c’est grâce à l’éditrice Anne-Marie Villeneuve, qui, après avoir lu le premier jet de son roman, où elle racontait une usurpation de propriété, l’avait convaincue d’en révéler davantage sur ses personnages.

« La seule façon dont j’ai pu me réconcilier avec l’idée de puiser à la trajectoire de cette femme d’origine arménienne qui est née en Égypte, qui est arrivée au Québec en 1964, qui est devenue médecin et qui a eu sept enfants, presque huit, c’était de la faire mourir », se souvient la romancière, jointe au téléphone.

Ainsi, dans le prologue, les notes de Clara, autrice de polars, annoncent la mort des parents : « Vous vous êtes tués sur une route de ce pays, ce pays que tu disais gonflé de poésie et de beauté. » Les notes de Clara alterneront les récits et les lettres de sa mère Marie-Louise Chamelian. S’engagera entre les deux femmes une forme de dialogue post-mortem dont le fil rouge sera le mystère autour de la vente du moulin du grand-père, Mesrop, au Caire.

« À l’origine, le livre s’appelait Tout ce qui est perdu à cause de lettres découvertes lors d’un voyage en Égypte que j’ai relues. Avec le temps, et l’insistance de mon éditrice, c’est devenu Un pont entre nos vérités. Pour qu’il y ait un pont, il faut qu’il y ait deux personnes distinctes, différentes, d’où l’idée du pont entre Clara et sa mère. »

En compagnie de Clara, le lecteur découvre l’Égypte et le Québec des années 1960 à aujourd’hui, assiste à l’émancipation de la jeune Marie-Louise, qui demeure plutôt sage malgré la révolution sexuelle, et devient le témoin de ses amours et de ses maternités : « Tu as construit ta vie à Montréal et, sans cesse, tu remontes le temps à contre-courant vers le passé. »

Tandis que mère et fille voyagent d’une époque à l’autre, Vania Jimenez revisite des thèmes explorés dans ses précédents romans, tels la perte d’un enfant (Le seigneur de l’oreille, Hurtubise, 2003), la quête identitaire (Le silence de Mozart, Québec Amérique, 2005) et le métissage (Je suis une pierre brûlante, Druide, 2013, 2014). En quelque sorte, Un pont entre nos vérités, brique construite à partir de fragments déjà écrits ayant nécessité sept ans de gestation, semble être la somme de toutes les histoires que la romancière porte en elle.

« C’est maintenant que je prends conscience de cette lignée, de cette continuité. J’avais conscience qu’il y avait toujours des questions d’identité dans mes récits, mais il y est aussi question d’accès à quelque chose qui est un peu comme une fibre essentielle de personnages dont je me sers pour écrire. »

Ce qui me plaît le plus, c’est la différence, de rencontrer quelqu’un qui est très, très différent de moi. À chacune de ces rencontres-là, j’ai l’impression de m’enrichir.

Éloge de la différence

À l’avant-plan de cette saga familiale s’étendant sur plusieurs décennies et sur deux continents, Vania Jimenez explore le sentiment d’être différente des autres que ressent Marie-Louise, qu’elle se trouve dans sa terre natale ou dans sa terre d’adoption.

« Comme Marie-Louise, j’ai pratiqué la médecine dans un village bien québécois, extraordinairement accueillant. Ce qui me plaît le plus, c’est la différence, de rencontrer quelqu’un qui est très, très différent de moi. À chacune de ces rencontres-là, j’ai l’impression de m’enrichir. »

Par ailleurs, chaque fois que Marie-Louise retourne en Égypte, le choc culturel va en grandissant. « Je ne parlerais pas de choc culturel. Le régime totalitaire en place m’inquiète comme tous les Égyptiens — je me sens 100 % Égyptienne, 100 % Arménienne, 100 % Québécoise ! Je ne sais pas comment on va faire l’équation un jour, mais c’est une richesse complexe qu’il faut apprivoiser, et je crois que c’est ce que je fais en écrivant. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L'écrivaine Vania Jimenez

Née de parents arméniens, la romancière ne pouvait passer sous silence un événement historique s’étant déroulé de 1915 à 1923, récemment reconnu par les États-Unis mais toujours renié par la Turquie : « “Génocide”. J’écris ce mot avec une sorte d’hésitation, une aversion. Quel rapport a-t-il avec moi, Clara Bissonnette ? »

À la mention du génocide des Arméniens perpétré par les Turcs, Vania Jimenez ne peut s’empêcher d’établir un parallèle avec celui des Autochtones. « Ces jours-ci, je suis particulièrement interpellée par ce qui se passe avec les Autochtones. J’ai tenté de le transmettre dans mon livre précédent, Je suis une terre brûlante. Dernièrement, j’ai lu Kukum de Michel Jean et j’en suis encore chamboulée ; c’est un magnifique livre qui devrait être mis entre les mains de tous les écoliers. »

« Longtemps, je me suis demandé ce qui me touchait tellement dans l’histoire des Autochtones, confie celle qui a travaillé avec les Inuits dans le Grand Nord. Marie-Louise, qui est assez troublée au retour d’un voyage, pense que ce qui se passe ici est pire que génocide des Arméniens. Elle écrit que les Autochtones brûlent par leurs racines. »

Sachant que le sujet est complexe et délicat, Vania Jimenez souhaiterait malgré tout créer un pont avec les Autochtones : « Le génocide des Arméniens est tellement semblable, tellement proche de celui des Autochtones que ce n’est presque plus un pont, mais une sorte d’identification. Alors, si je peux utiliser l’un pour aider l’autre, et inversement, tant mieux. » 

Un pont entre nos vérités 

Vania Jimenez, Druide « Reliefs », Montréal, 2021, 696 pages

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