Une mémé pas comme les autres

Agence France-Presse

Les répercussions de la pandémie se font ressentir depuis des lunes dans cette chronique : on n’a qu’à penser aux absences discutables et aux failles temporelles dans lesquelles tombent certains titres (l’excellent Jeux d’été de Diane Vincent chez Triptyque, par exemple)… Mais cela explique aussi la présence de nouveautés encore presque fraîches, comme le dernier polar de Pierre Lemaitre, servi ici aux côtés de « vieilles parutions » du mois dernier.

Serpent majuscule, arrivé en librairie fin mai, est en fait le tout premier polar de Lemaitre ; le manuscrit dormait dans ses tiroirs depuis des siècles et il a décidé de le publier pour boucler la boucle, car c’est aussi son dernier polar, comme il l’annonce dans la préface. Il nous raconte donc une histoire impossible, celle de Mathilde, une mémé de 63 ans vivant dans la banlieue parisienne avec son dalmatien Ludo. On fait sa rencontre au moment où elle abat en pleine rue, avec un gros calibre muni d’un silencieux, un retraité qui se promène avec son chien — qui y passera lui aussi.

Sous ses airs de veuve de banlieue rangée, Mathilde est une redoutable machine à tuer qui a fait ses armes dans la Résistance. Mais on se rendra compte rapidement, tout comme ses « commanditaires », que Mathilde débloque sérieusement. Pendant que la police cherche en vain à la retrouver, ses « patrons » décident de la faire disparaître. Ce qui ne s’avérera pas si simple puisque mémé est pleine de ressources : résultat, les cadavres n’en finissent plus de s’additionner. Même si elle déraille à la vitesse grand V, au point de perdre le fil à quelques reprises, Mathilde prévaudra… jusqu’à la scène finale, qui vous laissera pantois.

Il faut remonter jusqu’à Donald Westlake pour retrouver une écriture aussi jouissive, farcie de petits morceaux de vie juteux et d’une impressionnante galerie de personnages saisis d’un trait. Même que la fibre humoristique qui tisse la trame du roman fait remonter des souvenirs impérissables de Dortmunder et sa bande… Dommage que Lemaître ait brusquement décidé de passer à autre chose.

Une longue aiguille

Le concept des deux solitudes s’applique aussi dans le secteur qui nous intéresse. La preuve : vous avez déjà entendu parler de Scott Thornley ? Pourtant, si l’on en juge par son premier livre traduit en français chez Boréal, l’Ontarien Thornley est une nouvelle voix percutante et Mémoire brûlée est sans aucun doute une des plus belles surprises de l’année.

Le roman tourne autour de l’inspecteur MacNeice, un personnage qui séduit d’emblée par sa dégaine, sa culture et sa passion pour le jazz. L’action se situe dans la grande région de Toronto, alors qu’on retrouve le corps d’une jeune violoniste dans une villa cossue située au bord du lac Charles : pas de témoins, pas de traces, pas de blessures visibles, rien sauf un tourne-disque qui rejoue inlassablement un trio de Schubert. L’autopsie révélera qu’on a injecté de l’acide sulfurique à la jeune femme en défonçant le tympan de son oreille gauche à l’aide d’une longue aiguille…

L’équipe de MacNeice procède de façon méthodique malgré le manque d’indices et parvient à identifier la victime ; Lydia Petrescu, finissante au Conservatoire de musique, est la fille d’un riche antiquaire roumain installé à Toronto depuis quelques décennies. L’homme est dévasté en apprenant la nouvelle, mais poussé par son instinct, MacNeice creusera le passé du personnage et découvrira des choses troublantes ; en autres que Petrescu était un chimiste proche du dictateur Nicolae Ceausescu. Du coup, l’affaire se complexifie.

L’enquête est fort bien menée sur un rythme permettant à peine de reprendre son souffle avant la conclusion. L’écriture enlevante et souple de Thornley est fort bien rendue par la traduction — même si certains choix de niveaux de langue surprennent —, et les membres de l’équipe de MacNeice sont solidement campés… de sorte que l’on quittera cette surprenante première enquête en attendant impatiemment la prochaine.

Devenir méconnaissables

C’est un peu triste que la plupart des livres de l’Islandais Ragnar Jonasson aient, jusqu’à maintenant, été traduits à partir de l’anglais. On s’en rendra compte rapidement en lisant La dernière tempête. Question de rythme, de fluidité et d’efficacité générale du récit, on découvrira vite ici que l’écriture de Jonasson s’est soudainement affinée en se débarrassant des lourdeurs et des lenteurs qui la caractérisaient auparavant, probablement parce que cette enquête est traduite directement de l’islandais au français.

On connaît pourtant depuis longtemps le personnage principal de l’histoire : l’inspectrice Hulda Hermannsdottir — que l’on a déjà rencontrée dans La dame de Reykjavik et dans L’île au secret — mène l’enquête. C’est une histoire triste qui se déroule au début de sa carrière, bien avant les deux volets déjà publiés de la série ; on en sortira en comprenant mieux l’aura sombre et ténébreuse enveloppant l’enquêtrice depuis qu’on la suit. Ici, une jeune femme disparaît dans la fleur de l’âge… ce qui ramène Hulda à se souvenir de ce qu’elle a elle-même vécu.

Tout tourne autour de deux personnages : Erla et Einar. Ils exploitent encore un petit élevage dans une zone presque abandonnée aux confins de l’Islande des fjords, loin de tout. Au beau milieu d’une tempête de neige interminable, ils voient arriver un étranger dont la voiture est tombée en panne près de chez eux, Leo. On apprendra par la suite que c’est le père de la jeune fille disparue et qu’il est à sa recherche. On ne vous en dit pas plus.

Ce qui rend l’histoire si prenante, c’est l’évolution des deux principaux personnages presque anodins que sont Erla et Einar ; ils se dévoileront lentement devant nous, au point de devenir méconnaissables. Au bout du compte, Hulda réussira à élucider l’affaire en parvenant surtout à préserver son équilibre mental. Sans doute le volet le plus percutant et le plus réussi de toute la série. 

Le serpent majuscule | ★★★ ​1/2 | Pierre Lemaitre, Albin Michel, Paris, 2021, 332 pages // Mémoire brûlée | ★★★ ​1/2 | Scott Thornley, traduit de l’anglais par Éric Fontaine, Boréal « Noir », Montréal, 2021, 336 pages /// La dernière tempête | ★★★ ​1/2 | Ragnar Jonasson, traduit de l’islandais par Jean- Christophe Salaün, Éditions de La Martinière, Paris, 2021, 282 pages

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