Dans le ring avec le vrai Andy Kaufman

Box Brown propose ici pour l’essentiel une célébration de la lutte en tant que forme d’art populaire, une idée maintenant plus largement admise.
Photo: Box Brown Box Brown propose ici pour l’essentiel une célébration de la lutte en tant que forme d’art populaire, une idée maintenant plus largement admise.

Andy Kaufman était-il en proie à un accès de folie lorsqu’il s’est autoproclamé lutteur au tournant des années 1970 et 1980, comme le suggère fortement le film biographique de Milos Forman mettant en vedette Jim Carrey, Man on the Moon (1999) ? Pas pantoute. En passant entre les câbles, le subversif humoriste américain réalisait un rêve d’enfance, rappelle Box Brown dans L’incroyable Andy Kaufman, traduction de sa bande dessinée de 2018 coiffée du titre Is This Guy For Real ? Ce gars-là était-il sérieux ?

Réponse : oui, Andy Kaufman était sérieux, dans la mesure où son envie de monter dans le ring reposait sur une connaissance intime de ce microcosme et un respect profond pour celui-ci, qui tenait alors presque d’une société secrète. Respect dont plusieurs douteront d’abord. Avant de se rendre à Memphis afin de se mesurer au populaire Jerry « The King » Lawler, Kaufman, star de la sitcom d’ABC Taxi, proposera à Vince McMahon père de présenter chez lui les combats qui l’opposaient à des femmes, qu’il mettait au défi de lui river les épaules au tapis, en leur proférant une ribambelle d’insultes sexistes. Proposition déclinée par le fondateur de ce qu’on appelle à présent la WWE, qui craignait que le trublion attire ainsi l’attention sur l’essence fictionnelle de ce sport-spectacle.

C’est plutôt le contraire qui se produira, tant Andy Kaufman savait provoquer la colère d’une foule, preuve qu’il avait bien étudié les ruses des heels (ou si vous préférez, des méchants) qu’il admirait. « Quand tu parles de lutte aux gens de la génération de mes parents, ce dont ils se souviennent, c’est qu’Andy Kaufman s’est battu avec un lutteur chez David Letterman [lors d’un épisode de son talk-show diffusé en 1982] », souligne au bout du fil Box Brown depuis chez lui, à Philadelphie.

Expert mystificateur se jouant des codes de la télé et de la scène, Kaufman, en tant que performeur comique comme en tant qu’apprenti lutteur, n’aimait rien de plus que de contraindre les spectateurs à remettre en question la vraie nature de ce qu’ils avaient sous les yeux. « Jerry Lawler avait giflé Andy, les deux juraient en pleine télé, ça donnait l’illusion que c’était une grosse affaire, que c’était vrai. Soudainement, des millions de personnes n’avaient plus aucun doute sur la véracité de la lutte. Ç’a eu un effet beaucoup plus important sur la légitimité de la lutte que des dizaines de photos de Bruno Sammartino [lutteur important des années 1960-1970] couvert de sang ont pu en avoir. »

La nécessaire part de doute

Bien que les artisans du milieu de la lutte ne déploient aujourd’hui plus aucun effort afin d’en dissimuler la teneur fictive hors de l’arène, un gala de lutte n’est jamais aussi grisant que lorsque ses acteurs flirtent avec la réalité et incorporent des fragments de leur propre vraie vie à ce roman-savon pour corps découpés.

« C’est toujours ce léger doute qui a rendu la lutte attirante. C’est comme lorsque tu vois un magicien : tu sais qu’il ne fait pas de la vraie magie, mais il y a quand même une petite part de toi qui y croit », observe Box Brown, à qui l’on doit également André le Géant. La vie du géant Ferré (La Pastèque, 2015), magnifique hommage à un colosse à qui la maladie avait rendu la vie impossible.

Tout en révélant au détour de son récit la part d’étrange curiosité sexuelle qui contribuait au désir d’Andy Kaufman d’affronter des femmes, Box Brown propose ici pour l’essentiel une célébration de la lutte en tant que forme d’art populaire, une idée maintenant plus largement admise — Robert Lepage n’a-t-il pas présenté de la lutte au Diamant ? —, mais qui tenait encore de l’hérésie au début des années 1980.

Dans la foulée de la sortie de son livre sur André le Géant, Box Brown renouait avec la lutte actuelle, après s’en être un peu éloigné, et assistait pour la première fois depuis plusieurs années à quelques événements en direct, lors desquels il est plus aisé de remiser son incrédulité.

« Voir de la lutte en personne est une expérience très différente que lorsqu’on la regarde à la télé. Tu finis par y croire vraiment et ça devient rapidement une sorte d’expérience magique. Tu redeviens soudainement un enfant. Je me souviens d’un mes amis pour qui c’était une révélation. Pour lui, la lutte, c’était comme du théâtre en rond. C’est comme Shakespeare-in-the-Park [ces festivals de théâtre en plein air]. Et je suis d’accord avec lui : la lutte, c’est un théâtre, à la différence près que toi aussi, en tant que spectateur, tu participes au spectacle. »

 
Illustration: Box Brown Planche tirée de la bande dessinée «L’incroyable Andy Kaufman»

Comprendre la politique grâce à la lutte

Divertissement outrancier brillant rarement par sa subtilité, la lutte sera néanmoins devenue pour Box Brown, au moment de la redécouvrir à l’âge adulte, cet étonnant outil lui permettant de décoder une époque où la frontière entre la vérité et le mensonge, la réalité et la fiction n’a jamais semblé aussi poreuse. Dans la foulée de l’ascension de Donald Trump à la présidence des États-Unis, le journaliste Jeremy Gordon demandait en 2016 entre les pages du New York Times Magazine « Is Everything Wrestling ? » La vie publique répond-elle désormais à la logique tordue de la lutte ?

« Comprendre la lutte a certainement affûté ma compréhension de la politique, de la façon dont les médias fonctionnent, dont certaines personnes savent manipuler la caméra, de comment, dans ces deux mondes, on développe un personnage, on dit une chose pour mieux en faire une autre. Trump incarnait tout ça d’une façon totale, mais tous les politiciens se comportent un peu comme des lutteurs, en créant des récits, en faisant certaines choses pour attirer l’attention. »

Portrait d’un maître illusionniste, L’incroyable Andy Kaufman raconte, grâce aux témoignages de son frère Michael et de son acolyte Bob Zmuda, un homme qui, derrière ses airs malicieux, nourrissait un amour sincère pour tout ce dont il semblait se moquer, qu’il s’agisse de lutte, d’Elvis Presley ou du travail du percussionniste nigérian Babatunde Olatunji.

Pour Box Brown, il était impératif de dégager l’histoire d’Andy Kaufman des nombreuses couches de mythes et de demi-vérités qui la recouvrent depuis sa mort prématurée en 1984. « Parler d’eux-mêmes et des autres lutteurs qu’ils ont côtoyés, c’est souvent tout ce qui reste aux lutteurs vieillissants. C’est pour ça qu’il y a un certain bénéfice à parler de soi de façon à se rendre légendaire. C’est pour ça que, dans le monde de la lutte, toutes les histoires sont sujettes à exagération. » 

L’incroyable Andy Kaufman

Box Brown, traduit de l’anglais par Paul Gagné et Lori Saint-Martin, La Pastèque, Montréal, 2021, 264 pages

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