Quelques voyages extraordinaires à travers les époques

Carolyne Parent
Collaboration spéciale
Le Voyage en avion, Thérèse Bonney, vers 1927
Photo: © Archives Louis Vuitton Malletier Le Voyage en avion, Thérèse Bonney, vers 1927

Ce texte fait partie du cahier spécial Plaisirs

La maison française qui a inventé le bagage moderne, Louis Vuitton, vient de faire paraître un ouvrage relatant de grands périples d’hier. Parole à son autrice bourlingueuse, Francisca Mattéoli.

À l’instar de Phileas Fogg, héros du Tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne, Francisca Mattéoli vient de réaliser son propre tour en substituant à la contrainte du temps l’angle des moyens de transport. Mission accomplie : Voyages extraordinaires, un album qu’elle signe pour Louis Vuitton — et qui reprend le titre de la collection réunissant les œuvres de M. Verne — raconte une cinquantaine d’épopées en autant de modes de locomotion : du ballon au vaisseau spatial en passant par le traîneau à chiens, le pousse-pousse, le Zeppelin, l’autochenille, le transatlantique, l’Orient-Express, le Concorde et quoi encore !

Généreusement illustré de photos d’archives et d’affiches vintage, l’ouvrage propulse ses lecteurs aux quatre coins de la planète, aux XIXe et XXe siècles. On y découvre d’étonnantes machines, dont l’ancêtre de l’hélicoptère, élucubré par les frères du célèbre malletier, et on y croise quelques aventurières, dont l’archéologue Gertrude Bell et la comtesse Blanche de Clermont-Tonnerre. Pour cette dernière et en vue d’un voyage en Perse, un carrossier imaginera, en 1910, une voiture entièrement démontable tenant dans trois malles Vuitton !

Ce livre, explique Francisca Mattéoli dans sa préface, est « un prétexte à partir, à s’évader, vers un monde de rêves qui se sont réalisés, puis inscrits dans l’Histoire et l’imaginaire collectif, transformant une époque, nos existences, parfois même nos destins ». Chose certaine, son propre destin est pétri de pérégrinations.

Photo: © Archives Louis Vuitton Malletier La voiture de Jean du Taillis est embarquée sur un bac improvisé à destination de Djerba, dans le Sud tunisien (vers 1923). 

Originaire du Chili, un long pays sandwiché entre le Pacifique et la cordillère des Andes, l’autrice fut elle-même confrontée aux aléas d’une topographie qui complique drôlement les échappées… Avec sa famille, elle mit presque trois semaines à rallier la France en utilisant tous les moyens alors à disposition, soit la voiture, le train par-delà les montagnes, et le paquebot au départ de Buenos Aires, en Argentine. Un voyage, somme toute, extraordinaire ! De cet « extraordinaire » nous avons discuté avec elle.

Francisca Mattéoli, qu’est-ce qui caractérisait un voyage extraordinaire, hier ?

D’abord, un vrai sens de l’aventure, un réel goût du risque de la part de ceux qui décidaient d’aller voir le monde. Beaucoup de voyageurs partaient sans presque rien savoir de ce qui les attendait, sans parler la langue du pays ni avoir une idée claire de sa culture. C’était un saut dans l’inconnu.

Il y avait aussi la beauté du voyage lui-même, le raffinement que l’on pouvait trouver, par exemple, dans les trains ou les grands paquebots des compagnies qui traversaient les mers. Des voyages que mes parents ont connus à leur époque. Une époque où on ne voyageait pas léger et où chaque grand déplacement était une véritable épopée. C’était un incroyable éveil des sens, ce que j’essaie moi-même de trouver quand je pars en voyage aujourd’hui.

Selon vous, qu’est-ce qui définira le voyage, demain ?

Je crois que demain, la nostalgie fera face au futurisme. Certaines personnes se passionneront pour les contrées restées sauvages et d’autres, pour les voyages dans l’espace, car c’est le propre de l’être humain de chercher de nouveaux territoires à découvrir.

Des voyages de votre livre, lesquels auriez-vous aimé avoir réalisés ?

Ceux que je n’ai pas faits, comme le voyage en Zeppelin parce que l’idée m’amuse, ou celui en jonque. J’aime les décalages et l’idée de voyager de manière lente à notre époque de frénésie moderne.

Vous présentez quelques exploratrices. Laquelle est votre préférée ?

Sans hésiter, ma mère. Elle a quitté son pays, l’Écosse, quand elle avait une vingtaine d’années pour partir vivre au Chili et épouser mon père. Elle a choisi la vie d’une vraie exploratrice, car elle ne connaissait pas ce pays. Et elle a, en plus, réalisé des albums photos magnifiques — les photos étaient prises par mon père. J’y puise une inspiration constante. Comme elle, tous les voyages que j’ai réalisés ont été faits seulement par plaisir, sans obligation, en toute liberté. J’espère que mon livre reflète cela, car c’est ce qui, pour moi, fait toute la valeur d’un vrai voyage et donne des histoires à écrire et à raconter.

Votre livre se termine au XXe siècle. Pourquoi ?

Parce que les voyages extraordinaires du XXIe siècle restent à inventer !

D’autres pages pour prendre le large

Pionnières du risque. Histoires de femmes intrépides de Marie-Ève Sténuit. Historienne de l’art et archéologue, l’autrice rend hommage à des casse-cou en jupon (ou en scaphandre), qui avaient soif d’émotions fortes ou qui souhaitaient tout simplement réaliser leurs rêves. Celles-ci étaient parachutistes, femmes-canon, chasseuses de baleines, et leur vie était tout sauf banale. Bien que le livre porte essentiellement sur le XIXe siècle, celui des « premières fois », il n’oublie pas de saluer au passage la funambule québécoise Catherine Léger. Vive les braves ! (Éd. du Trésor, 36 $)

Liwa mairin, la femme de l’eau, un livre photographique de Valérian Mazataud. En reportage au Honduras, le photographe du Devoir s’est intéressé aux Miskitos, qui s’adonnent à la pêche sous-marine pour vivre. Problème : ces Autochtones la pratiquent avec un équipement défaillant, qui entraîne des accidents de décompression. Aussi, lorsque surviennent paralysies ou décès, ils les attribuent à la malédiction de la sirène liwa mairin, qui, croient-ils, punit ceux qui pillent son habitat. Ce livre, « une balade en photos », dit l’auteur, réinterprète la légende à travers ses images documentaires.(Projet indépendant, 35 $)

Journal d’un explorateur noir au pôle Nord de Matthew Henson. Le saviez-vous ? Ce n’est pas Robert Peary qui a atteint le premier le sommet de la Terre, le 6 avril 1909. C’est plutôt son accompagnateur afro-américain, un fils d’esclaves affranchis. Parti en éclaireur ce jour-là, M. Henson fut le premier à voir « la boussole devenir folle ». Le fait sera éventuellement reconnu, et la National Geographic Society lui remettra sa médaille Hubbard à titre posthume, en 2000. Cet ouvrage est doublement fascinant. De un, le récit autobiographique de Henson, qui a fini gardien de stationnement, raconte un monde inuit qui n’est plus. De deux, il est précédé d’une préface éclairante signée Kamel Boukir, traducteur et anthropologue, qui contextualise les rapports interraciaux du début du XXe siècle. Si ce monde-là n’est plus non plus, on ne peut malheureusement pas en dire autant du racisme. (Zones sensibles, 33 $)

Tout est ori de Paul Serge Forest. Cap sur une Côte-Nord truculente grâce à cette histoire fulgurante, récompensée du prix Robert-Cliche 2021 du premier roman. À Baie-Trinité débarque un Japonais dont les ambitions colorent drôlement le quotidien des pêcheurs du coin. Intercalés au foisonnant récit, des intermèdes racontent d’autres personnages de la région : les fruits de mer ! C’est globalement brillant. Comme l’ori… (VLB Éditeur, 30 $)

Flammes de Robbie Arnott. Un autre premier roman, une autre histoire foisonnante ; celle-là convoquant la nature, la magie, le féérique. Elle se déroule en Tasmanie (Australie), où est né l’auteur, un environnement déjà dépaysant pour nous, peuplé qu’il est de wombats et autres currawongs. Dans ce monde enchanté bien tricoté, un pêcheur fait copain copain avec un bébé otarie pour chasser le thon géant. Des femmes trépassées renaissent, portant des attributs marins ou forestiers. L’héroïne pleure du feu, et le tout est d’une beauté…(Alto, 19 $)

L’ode au chou sauté d’Areno Inoue. Par ici, Tokyo, la cuisine d’un sôzaiya (traiteur) et la vie ordinaire de trois femmes en apparence ordinaires, qui y travaillent. En leur compagnie, on sent presque le parfum du riz nouveau qui s’échappe de l’autocuiseur, et on partage de petits riens de leur quotidien, ceux-là mêmes qui lui donnent tout son sel. Bref, il y a dans cette prose une sorte de ronronnement réconfortant, un peu comme chez Ito Ogawa, et un grand appétit de vivre. (Éd. Picquier, collection Le Banquet, 39 $)

   

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