Yves Beauchemin dans le jardin des supplices

Sa foi dans le roman semble n’avoir rien perdu de sa vigueur. «Écrire, c’est mon supplice favori», reconnaît Yves Beauchemin. À la campagne, il écrit dans une petite cabane qu’il a mis huit ans à construire. «J’en suis bien fier. Au milieu de la forêt, sans téléphone, j’ai la paix.»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Sa foi dans le roman semble n’avoir rien perdu de sa vigueur. «Écrire, c’est mon supplice favori», reconnaît Yves Beauchemin. À la campagne, il écrit dans une petite cabane qu’il a mis huit ans à construire. «J’en suis bien fier. Au milieu de la forêt, sans téléphone, j’ai la paix.»

Puisque Québec Amérique réédite en format de poche deux deses romans, Juliette Pomerleau et Le marchand de café, pour souligner 50 ans de carrière, l’occasion semblait bonne pour passer un coup de fil à Yves Beauchemin, romancier urbain et populaire — dans le meilleur sens du terme — né le 15 juin 1941 à Rouyn-Noranda.

Depuis quinze mois, ce citoyen de Longueuil a pris ses quartiers à temps plein à la campagne, dans « un coin un peu perdu » des Cantons-de-l’Est avec des problèmes de branchement à Internet. « On a décidé, ma femme et moi, de se retirer là-bas, d’abord pour des raisons de sécurité, mais on en profite aussi pour faire des petits travaux qui traînaient depuis des années », confie au téléphone Yves Beauchemin, la veille de ses 80 ans.

C’est en 1981, avec Le matou, on s’en souvient, que la carrière d’Yves Beauchemin a pris son envol. Un best-seller international, traduit en seize langues et vendu à plus d’un million d’exemplaires — adapté au cinéma par Jean Beaudin en 1985. Le succès de ce deuxième livre, après L’enfirouapé, paru en 1974, lui a permis de quitter son poste de recherchiste à Radio-Québec pour devenir romancier à plein temps.

Ont ainsi suivi Juliette Pomerleau (1989), Le second violon (1996), Les émois d’un marchand de café (1999, devenu depuis Le marchand de café, sans états d’âme) et La serveuse du café Cherrier (2011). En 2016, il revenait avec Les empocheurs, dans lequel il écorchait la corruption qui gangrenait le Québec. Récits d’apprentissage, solidarités réinventées, chassés-croisés montréalais, mélange d’humour et de politique.

Romancier urbain et populaire

« Je suis pas mal occupé », avoue-t-il. La pandémie lui a permis de commencer un nouveau roman, auquel il se consacre depuis un an. « Ce n’est pas l’ennui qui nous guette, mais comme pour tout le monde, c’est la pénurie de rapports sociaux. On s’habitue à tout, oui, mais comme tout le monde évidemment, j’ai hâte au déconfinement complet. »

« Mais je vous promets une chose, dit-il, alors qu’on l’imagine la main sur le cœur, jamais je n’écrirai un roman sur la pandémie ! J’ai l’impression que le nombre de fois où on a prononcé le mot pandémie est peut-être ce qui se rapproche le plus de l’infini… »

Même sans y être, Yves Beauchemin reconnaît être en tout temps habité par la ville. « C’est curieux, dit-il, parce que je suis né dans une ville, Rouyn-Noranda, mais à l’âge de cinq ans mes parents ont déménagé dans un coin perdu de la Haute-Mauricie, à Clova, près de La Tuque. » Un « village artificiel » qui appartenait à la Canadian International Paper Company (CIP), explique Yves Beauchemin, qui y a vécu jusqu’à l’âge de douze ans.

Son père, qui travaillait pour la CIP, devait produire des rapports en anglais pour les patrons de l’entreprise forestière. « Clova était un village biethnique : patrons anglophones et employés francophones », racontait-il dans un texte paru dans le magazine L’Actualitéen 1992.

Il reprend. « Des années merveilleuses pour moi, avec la liberté, la nature. C’est là que j’ai acquis le goût de la lecture, qui ne m’a jamais quitté et qui a fait de moi plus tard, sans que je le sache, un écrivain. » C’est à partir de l’âge de treize ans qu’Yves Beauchemin a vécu dans une ville. C’était à Joliette, en 1954, où il a suivi le cours classique. « Avec les soutanes et tout. C’était un autre monde », se souvient-il.

« Mais mon véritable contact avec la ville, c’est lorsque je suis arrivé à l’âge de 21 ans à Montréal. C’était la grande ville, la liberté, la vie. Ça correspondait au début de la Révolution tranquille au Québec. Pour moi, c’est inoubliable, ça a été fondamental. »

Un optimiste inquiet

Cet optimiste inquiet, comme il se décrit lui-même, n’a jamais été avare de ses opinions, n’hésitant jamais à se prononcer sur des enjeux touchant la langue française ou la politique québécoise. À présent, il garde plutôt la langue dans sa poche — et dans ses romans.

« Je suis un écrivain qui ne s’est pas consacré uniquement à l’écriture. Je me suis un peu dispersé, disons. J’ai milité dans les dossiers du français et de l’indépendance [du Québec], mais aussi dans la protection du patrimoine, notamment à Longueuil où nous avons fondé une association. J’ai volé beaucoup de temps à l’écriture. Quand on fait le compte des livres que j’ai écrits, c’est relativement modeste… Je me suis dispersé beaucoup et j’ai voulu profiter de ma notoriété pour défendre les causes qui m’étaient chères. »

Depuis plusieurs années, toutefois, même si l’indignation n’est jamais loin et qu’il constate comme tout un chacun que le français est en recul à Montréal, l’écrivain a moins le goût de prendre la parole sur ces questions et avoue se consacrer davantage à l’écriture. « Ça me donne un peu des remords, parce que je crains que, d’ici cinquante ans, en voyant la direction vers laquelle le Québec se dirige, toute notre littérature et toute notre culture deviennent des curiosités sociologiques, comme en Louisiane. »

Mais les années passent, le monde change. Les partis se font et se défont. « Je me souviens de l’époque où, après le souper, je faisais du porte-à-porte à Longueuil pour vendre des cartes du Parti québécois. On était chauffés à blanc, et il y en avait beaucoup comme moi », se souvient-il.

Ça me donne un peu des remords, parce que je crains que, d’ici cinquante ans, en voyant la direction vers laquelle le Québec se dirige, toute notre littérature et toute notre culture deviennent des curiosités sociologiques, comme en Louisiane

Aujourd’hui, l’avenir lui semble incertain pour le Québec. « Et moi, à quatre-vingts ans, eh bien, je ne verrai pas grand-chose », ajoute le romancier, toujours aussi révolté contre le fait de vieillir. Et à l’échelle de la planète, le portrait lui paraît plus sombre encore. « Je me sens coupable envers les générations qui vont nous suivre. Elles vont nous maudire », pense-t-il.

Mais sa foi dans le roman, elle, semble n’avoir rien perdu de sa vigueur. « Écrire, c’est mon supplice favori », reconnaît Yves Beauchemin. À la campagne, il écrit dans une petite cabane qu’il a mis huit ans à construire. « J’en suis bien fier. Au milieu de la forêt, sans téléphone, j’ai la paix. »

C’est son petit jardin des supplices, beau temps mauvais temps, où prend forme lentement le prochain livre.

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