De la bébelle à Lapalme à la loi 101

Le politologue et l'essayiste Jean-Charles Panneton
Photo: Rémy Savard Le politologue et l'essayiste Jean-Charles Panneton

La réforme de la loi 101, prévue par le premier ministre François Legault pour renforcer le français au Québec, s’inscrit dans une continuité gouvernementale créée en 1960 par « unartisan méconnu de la Révolution tranquille » : Georges-Émile Lapalme (1907-1985). C’est ainsi que l’historien et politologue Jean-Charles Panneton qualifie ce libéral pour qui le Québec était « politiquement » avant tout « un phénomène culturel ».

Dans son essai La politique québécoise, décrit par le sous-titre « Élections, scandales et réformes — 1950-1990 », Panneton (né en 1965) traite de Lapalme en le mettant en parallèle avec des hommes politiques de l’époque, comme René Lévesque et Robert Bourassa. Préfacé par le journaliste Marc Laurendeau, le livre prolonge les topos du politologue québécois faits à l’émission radiophonique Aujourd’hui l’histoire sur la Première Chaîne de Radio-Canada.

Né à Montréal, Lapalme est à latête du Parti libéral du Québec de 1950 à 1958 et chef de l’opposition au gouvernement unioniste de Maurice Duplessis, qui juge d’un air goguenard que la présence de cet adversaire lettré assure le succès de son parti, populiste et conservateur ! Lapalme, comme Panneton l’explique avec brio, fait du français, langue ancestrale et de portée internationale, le seul gage de la survie culturelle du Québec, vérité qui ne crève pas les yeux à l’époque.

Après la victoire en 1960 des libéraux, dirigés par Jean Lesage, le député d’Outremont devient vice-premier ministre, procureur général et instigateur d’un ministère inusité même chez les libéraux : le ministère des Affaires culturelles. Plusieurs le surnomment la bébelle à Lapalme ! Cependant, des libéraux influents, dont René Lévesque, se prononcent pour sa création et donc pour celle de l’Office de la langue française qui s’y rattache.

Ardent promoteur de la nationalisation au Québec des compagnies d’électricité, Lévesque souhaited’ailleurs faire du français la langue de ce progrès. En 1962, devant un Conseil des ministres divisé, l’appui de Lapalme à la nationalisation pousse Lesage à en faire l’enjeu d’une élection générale anticipée. Lors du triomphe libéral, Lesage s’écrie : « Nous sommes maîtres chez nous maintenant ! »

Devenu premier ministre, à la suite de la victoire du PQ en 1976, Lévesque poursuit l’action progressiste lancée lorsqu’il était libéral. Il favorise, contre l’intérêt financier du Barreau, la réforme de l’assurance automobile et, contre celui des promoteurs immobiliers, la protection des terres agricoles. Dans la lignée de Lapalme, son gouvernement surtout adopte en 1977 la loi 101.

En 1988, le premier ministre libéral Robert Bourassa, être divisé à l’inconscient encore incompris, se sert, contre les tribunaux, de la fameuse disposition de dérogation pour protéger la loi 101, ne pouvant résister au courant historique déchiffré par Panneton le perspicace. Même Dominique Anglade, à la tête de l’opposition libérale actuelle à Québec, s’inscrit dans cette longue, mais parfois fragile, évolution.

Panneton, qui a mis en lumière un courant profond et logique, mais pas toujours évident, surtout dans les années 1960, a droit à notre reconnaissance. D’autant que, loin de la servilité de la biographie de Robert Bourassa par Georges-Hébert Germain et du machiavélisme que Jean-François Lisée, dans ses livres, reproche à l’homme politique, il juge nécessaire un portrait plus nuancé de l’attachement de celui-ci à la nature identitaire du français au Québec.

Extrait

« L’une des plus récentes biographies de Bourassa, publiée en 2012 par le romancier Georges-Hébert Germain, a été critiquée pour sa complaisance et un certain nombre d’erreurs historiques d’importance. Rappelons que cet ouvrage avait été financé par la fondation de la famille Bourassa. Quant au portrait qu’en dresse Jean-François Lisée dans ses deux livres, Le tricheur et Le naufrageur, il est impitoyable. Une véritable biographie de Robert Bourassa, premier ministre du Québec pendant 15 ans — ce qui fait de lui l’un des acteurs de premier plan dans l’histoire contemporaine de la province —, reste toujours à faire. »

La politique québécoise. Élections, scandales et réformes — 1950-1990.

★★★ 1/2

Jean-Charles Panneton, Septentrion, Québec, 2021, 162 pages



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