Flaubert, l’écrivain qui détestait la célébrité

Gustave Flaubert rejetait la célébrité, et a réussi l’entreprise de toute une vie: être connu pour ses livres seulement.
Illustration: iStock Gustave Flaubert rejetait la célébrité, et a réussi l’entreprise de toute une vie: être connu pour ses livres seulement.

Il refusait qu’on publie une photo de lui, évitait les journalistes, effaçait sa personne dans ses romans. Gustave Flaubert rejetait la célébrité, et a réussi l’entreprise de toute une vie : être connu pour ses livres seulement.

La Bibliothèque de la Pléiade sort les deux derniers tomes (IV et V) de ses « œuvre complètes ». Ils couvrent une époque, de 1863 à 1880, où il est un écrivain qui compte… mais que ses lecteurs n’ont jamais vu.

« Quand Flaubert meurt, le 8 mai 1880, on ne connaît pas son visage. C’est une exception dans un siècle où la figure de l’artiste s’est multipliée par la gravure et la photographie », écrit Yvan Leclerc en introduction de l’« Album Gustave Flaubert » de la Pléiade, qui retrace en images la vie du romancier normand.

« Il refuse avec constance de se soumettre à la pose pour être vu de tous. S’il se fait photographier, c’est pour ses amis, et ces photos sont difficiles à dater », explique à l’AFP le professeur de lettres de l’université de Rouen.

Nadar, le plus couru d’entre les photographes, ne tenait pas de registre. Personne ne se soucie de l’âge qu’avait exactement l’auteur de « L’Éducation sentimentale » quand les clichés sortent, de manière posthume.

Perfection stylistique

« J’ai réussi à dater les portraits par recoupements, et en interrogeant beaucoup de spécialistes. On va enfin stabiliser ces dates qui n’étaient pas sûres », se félicite Yvan Leclerc.

D’après Michel Winock, qui publie, jeudi également, « Le Monde selon Flaubert » (éditions Tallandier), cette phobie du portrait est un signe parmi d’autres de sa détestation du vedettariat.

« Flaubert est un héritier. Il n’a pas à gagner sa croûte, contrairement à ses confrères qui, eux, doivent faire du journalisme, publier beaucoup, faire parler d’eux, pour vivre de leurs droits d’auteur », souligne l’historien.

Le romancier, dont c’est le 200e anniversaire, nourrit un idéal élevé : des livres qui approchent la perfection stylistique. Et il sait que même avec les plus grands de la littérature, le jugement peut être sévère.

À l’entrée « Célébrité » de son « Dictionnaire des idées reçues », où il a recensé pendant une trentaine d’années les lieux communs les plus bêtes de son époque, il écrit : « Dénigrer quand même les célébrités, en signalant leurs défauts privés. Musset se soûlait. Balzac était criblé de dettes. Hugo est avare ».

« Le bourgeois achète »

La notoriété est tombée comme un malentendu, via la chronique judiciaire, sur cet inconnu de 35 ans, lors de la publication de « Madame Bovary ».

Récit d’un adultère, et bien plus que cela, ce premier roman est un beau succès de librairie en 1857. Grâce en partie au procureur impérial à Paris, qui a traîné Flaubert devant un tribunal pour outrage à la morale.

Les journalistes ont une nette sympathie pour l’écrivain. Mais celui qu’on surnommera « l’ermite de Croisset » se méfiera d’eux toute sa vie : la chronique quotidienne du Tout-Paris, les ragots mondains, l’autopromotion, très peu pour lui.

Parlant de deux auteurs à succès en 1853, Arsène Houssaye et Maxime du Camp (son ami), il raillait : « Ils ont tant crié, imprimé, réclamé que le bourgeois les connaît et les achète ».

Flaubert à cette époque-là avait déjà écrit abondamment, par exemple de beaux récits directement inspirés de sa jeunesse comme « Novembre » ou « Mémoires d’un fou ». Il avait tout gardé pour lui, une œuvre non publiée préalable à « Madame Bovary » qui regroupe deux tomes de la Pléiade.

« C’est énorme », estime Michel Winock. Mais trop personnel peut-être. « Si on veut parler de notre époque, il y a un genre littéraire qui s’est répandu : l’autofiction. Alors là, on peut en être certain, il l’aurait méprisé ».

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