Le bio-objet comme métaphore

La professeure Céline Lafontaine vient de faire paraître «Bio-objets. Les nouvelles frontières du vivant», au Seuil, à Paris.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La professeure Céline Lafontaine vient de faire paraître «Bio-objets. Les nouvelles frontières du vivant», au Seuil, à Paris.

Céline Lafontaine est professeure de sociologie à l’Université de Montréal. Ses travaux portent sur les enjeux sociopolitiques et fondamentaux des technosciences. Elle vient de faire paraître Bio-objets. Les nouvelles frontières du vivant, au Seuil, à Paris. Propos recueillis par Stéphane Baillargeon.​
 



Qu’est-ce qu’un bio-objet ?

 

Il s’agit d’un concept forgé par le sociologue britannique Andrew Webster pour désigner la vie in vitro, c’est-à-dire les cellules, les embryons, les gamètes, les bactéries et les virus cultivés en laboratoire. Alors qu’ils occupent une place centrale dans l’organisation matérielle de nos sociétés, ces objets biologiques sont souvent invisibilisés et pensés isolément, comme dans les débats au sujet de l’utilisation des cellules souches embryonnaires. Le terme « bio-objet » permet d’avoir une approche globale pour penser ces formes de vie cultivées en laboratoire, et qui sont néanmoins de purs objets, que l’on peut stocker, manipuler, modifier et échanger dans le cadre de la bioéconomie. Ces cellules objectivées possèdent les caractéristiques du vivant, puisqu’elles peuvent croître et se reproduire, mais disposent d’une plus grande plasticité leur permettant d’être congelées et décongelées. Pris dans des débats politiques, affectifs, identitaires et moraux, les multiples bio-objets induisent un rapport au vivant radicalement nouveau et peu abordé que j’ai voulu explorer dans ce livre.

Comment ces objets vivants transforment-ils notre rapport au vivant ?

Quand on se rend compte que plus de sept millions de personnes dans le monde sont nées d’une fécondation in vitro, on constate l’ampleur et la profondeur du processus de bio-objectivation. De même, des millions de bio-objets sont utilisés dans la recherche biomédicale, dans le développement de nouvelles thérapies ou encore dans l’élevage et l’agriculture industriels. Ils sont au centre de ce qu’on nomme l’économie de la promesse, car ces objets sont porteurs d’espoir (la possibilité de porter un enfant grâce à la fécondation in vitro, par exemple).

Ils sont liés à plein d’affects, ce qui explique qu’on ne les voit jamais pour ce qu’ils sont : des objets technoscientifiques, mi-vivants, mi-objets. On ne les voit que par le filtre des espoirs qu’ils suscitent. On met en question chaque application et son cadre éthique, mais il y a peu d’approches transversales, ce qui participe à camoufler les dimensions matérielles des bio-objets. Cette absence de perspective ne permet pas de remettre en question leur mode de production industrielle et leur prolifération incessante.

Dans le cadre de mes recherches, j’ai passé six semaines dans une start-up française de bio-impression et j’ai mené des entretiens avec 35 chercheurs. Ces derniers sont très conscients que, pour obtenir des subventions, il est nécessaire de faire des promesses, même si concrètement elles s’avèrent fort peu réalistes sur le plan strictement scientifique. La logique économique de financiarisation de la recherche fonctionne sur un modèle de spéculation qui vise à capter l’attention des organismes subventionnaires et des investisseurs.

Conséquence : nous avons l’impression, à lire les journaux, que nous allons pouvoir guérir toutes les maladies, voire vaincre les effets délétères du vieillissement. Dans le domaine de la bio-impression, par exemple, nous en sommes à un stade vraiment expérimental. Pourtant, dans les médias, on parle de créer des organes. Pour l’instant, on peut créer de la peau pour la recherche, mais pas encore pour la greffe. En face, les patients malades, eux, sont dans l’espérance. Ils espèrent avoir accès à des traitements qui sont encore inexistants ou à un stade très expérimental.

Quelle est la logique derrière la multiplication des bio-objets ?

De l’embryon à la simple cellule de peau, les bio-objets ont des ressorts symboliques fort différents les uns des autres. Mais ils ont en commun de reposer sur un imaginaire de la maîtrise qui contraste assez fortement avec la réalité de la recherche et de la clinique. Ainsi, pour un enfant né par fécondation in vitro, plusieurs tentatives sont nécessaires, car le taux de succès demeure très faible, même après quarante ans de développement de cette pratique.

De même, lorsqu’il s’agit de créer des lignées cellulaires, très peu se comportent exactement comme le voudraient les chercheurs, et une grande partie mourra in vitro. Malgré ces obstacles réels liés à la fabrication et à la manipulation de la matière vivante, la fabrication et la création de bio-objets reposent sur un modèle de développement industriel fortement productiviste.

L’industrie de la procréation assistée demeure l’un des exemples les plus clairs de la logique productiviste qui sous-tend la prolifération des bio-objets. Lorsqu’on sait que les techniques de fécondation in vitro ont été élaborées dans le cadre de l’élevage industriel et directement transposées dans le cadre de la médecine de reproduction, on saisit mieux cette dimension productiviste qui tend à être invisibilisée socialement. Dans mon livre, j’accorde une place importante aux dimensions affectives et identitaires des bio-objets reproductifs (gamètes et embryons), mais je décris aussi la logique proprement productiviste derrière cette industrie.

Ne voyez-vous donc que des aspects négatifs dans ces biotechnologies qui ont tout de même permis des millions de naissances humaines ?

Je veux amener les gens à réfléchir. Si je vous demande : est-ce si néfaste d’utiliser l’automobile ?

Il y a du pour et du contre…

C’est exactement la même chose avec ce phénomène civilisationnel des bio-objets. Avec les outils de procréation assistée, comme avec l’automobile, trop souvent on ne voit pas les effets néfastes. On ne voit pas les millions et les millions de personnes qui n’ont pas réussi à enfanter, les risques sur la santé humaine, etc. Il ne faut pas seulement considérer les enfants de la fécondation in vitro et leurs parents heureux. Évidemment, une fois un être humain né, on ne dit pas que sa vie est une erreur. C’est pousser le jugement jusqu’à l’absurde.

Comment, alors, repenser notre rapport au vivant ?

Toute ma réflexion part de ce constat : tandis qu’on s’inquiète de plus en plus des conséquences de la perte de la biodiversité, de nouvelles formes de vitalités biotechnologiques sont créées chaque jour dans les laboratoires du monde entier. Selon moi, les biotechnologies et la production exponentielle de bio-objets constituent la face cachée de l’Anthropocène. Si l’on croit qu’on peut modifier son corps à volonté, qu’on pourra enrayer toutes les maladies, qu’on peut transformer le vivant à volonté, c’est inutile et impossible de lutter contre les changements climatiques. Si on ne pense pas que nous sommes fondamentalement et indissociablement des êtres terrestres et fragiles, on n’y arrivera pas. Il me semble que la pandémie actuelle et les bouleversements occasionnés par un simple virus devraient nous convaincre de la nécessité de repenser notre rapport au vivant et à nous-mêmes.

Bio-objets. Les nouvelles frontières du vivant.

Céline Lafontaine, Seuil, Paris, 2021, 336 pages

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