«Arbre de l’oubli»: métisse

L'autrice Nancy Huston traite en vrac de ses sujets de prédilection.
Photo: Guy Oberson L'autrice Nancy Huston traite en vrac de ses sujets de prédilection.

Sur la route des esclaves, à Ouidah, au Bénin, se trouve un square où se tenait l’Arbre de l’oubli. Au XVIIIe siècle, les futurs esclaves en faisaient le tour, les hommes neuf fois, les femmes sept fois, afin d’y abandonner leur identité et leurs souvenirs.

« Aujourd’hui, il n’existe plus. Tout a disparu : ses branches noueuses et ses racines enchevêtrées, son bois et sa sève. Hachées menu, les histoires des Africains kidnappés ne sont plus que sciure, air et poussière », raconte Felisa, fière afro-descendante, à son amie Shayna, fille « marron » d’un couple « beige ».

Premier personnage que l’on découvre dans Arbre de l’oubli, alors qu’elle arrive à Ouagadougou, en 2016, en compagnie de son amoureux, Hervé, médecin haïtien œuvrant pour une ONG, Shayna est une jeune femme en colère coupée de ses racines afro-américaines qui entreprend la rédaction de son journal : « Toutes les entrées seront en majuscules en raison des cris qui se déchaînent désormais en toi. »

« RÉDUIRE MON PASSÉ EN MIETTES ET BRICOLER UNE ŒUVRE D’ART À PARTIR DES RUINES. POUR NOUS, HERVÉ AMOUR. POUR QUE NOUS PUISSIONS RÊVER UN AVENIR », y écrira-t-elle.

Alors que les chapitres consacrés à Shayna s’écrivent à la deuxième personne, comme si Nancy Huston voulait créer une distance entre la voix de la narration et celle du personnage, c’est à la troisième personne que se déclinent ceux consacrés aux parents de Shayna, intellectuels qui seront confrontés à travers elle au racisme. « La race, renchérit Joel, n’est ni plus ni moins qu’un mythe utilisé par les puissants pour justifier leur oppression des impuissants. »

On rencontre d’abord Joel Rabenstein, anthropologue né dans le Bronx dans les années 1940 de parents juifs praguois, puis Lili Rose Darrington, ex-étudiante en lettres née à Nashua, New Hampshire, dans les années 1950 de parents WASP. À travers Joel et Lili Rose, que l’on suit de l’enfance à l’âge adulte dans ce roman choral magistralement orchestré, où les divers lieux et époques se télescopent pour mieux mettre en lumière les liens unissant les personnages aux nombreuses zones d’ombre, Nancy Huston (Dolce agonia, Lignes de faille) traite en vrac de ses sujets de prédilection.

Ainsi, elle témoigne de l’expérience de l’immigration et du traumatisme de l’Holocauste, réfléchit aux questions de filiation, de maternité (« Je refuse d’être réduite à mon utérus ! »), de religion, de laïcité, de féminisme, d’agression sexuelle et de maladie mentale. Certes, le programme peut paraître lourd, pourtant, l’autrice y insuffle subtilement un peu de légèreté, voire de l’humour. « Le reste de sa vie, Joel associera l’Holocauste aux toasts brûlés et aux mèches rebelles. »

Tandis que Nancy Huston exprime la rage des Noirs à travers Shayna, dont les origines traduisent à la fois les conditions de vie difficiles des Afro-Américains et les privilèges de la bourgeoisie blanche, force est de se demander où tracer la ligne entre appréciation et appropriation culturelles.

Arbre de l’oubli

★★★★

Nancy Huston, Actes Sud/Leméac, Paris, 2021, 307 pages