Ne rien tenir pour acquis

Le remarquable livre d’Hélène Lépine, «Le cœur en joue», se déploie avec la tranquillité d’une horrible souffrance, avec l’empathie qui se nomme à chaque mot pour les femmes syriennes.
Photo: Delil Souleiman Agence France-Presse Le remarquable livre d’Hélène Lépine, «Le cœur en joue», se déploie avec la tranquillité d’une horrible souffrance, avec l’empathie qui se nomme à chaque mot pour les femmes syriennes.

Voici les femmes de Syrie qui viennent, les femmes de Damas, les femmes des conflits ; « chaque soir elles arrivent plus nombreuses, // elles frappent au carreau de la fenêtre, ouvrent, sur le pas de la porte elles déposent les deuils ». Ainsi commence ce remarquable livre d’Hélène Lépine, Le cœur en joue, avec la tranquillité d’une horrible souffrance, avec l’empathie qui se nomme à chaque mot. Sans heurt, avec des larmes comme parole, avec l’intimité du tremblement des peines.

La poète s’ouvre à l’écoute, son texte évite l’écueil de parler à la place des meurtries et se met à recevoir les pleurs, les résistances, les flux de ce qui entrave leur vie. « Elles n’ont laissé que les souvenirs du pays en guerre // je les attrape [dit la poète], un à un, les épingles au mur, infimes tableaux rouge sang, gris acier, où l’œil s’accroche. » Comme nos propres yeux s’attardent aux images de Dima Karout, qui nous donne à voir des détails de ses murs de Damas ou de son tunnel, comme des poèmes visuels.

Qu’une femme soit victime des crachats, qu’un homme soit comme un « lierre tombant », tombé, le ton du recueil est le même, paisible et accompli. Elle dit : « un vent vrille / mon corps /gavé d’images // elles / et tous les Nour / abattus / les Mina profanées // le vent derviche / tourne dans la plaie / attise la fougue / des ouds captifs ».

Et c’est ainsi, de page en page, une parole de ralliement pour que survivent les mourantes et les mourants, les errantes et les errants, pour qu’elles parviennent à la parole avec eux, car la poète « tremble de toutes leurs peurs conjuguées ». Et nous, nous lisons ces pages avec la conviction de leur nécessité.

Le nuageur

Tout au long des trois parties qui ponctuent ce lamento, à savoir « Le monde au temps de la poésie », « Le captif de Monsieur Proust » et « La disparition des êtres aimés », les larmes du cœur à vif sont permanentes chez André Roy devant ce qui se délite des amours précarisées ou des auteurs passés. D’entrée de jeu, Roy le précise : « Les prochaines dates c’est la nuit / ton cœur les compte / en petites zones de tristesse ».

Chez lui, le corps fait foi de tout, comme s’il s’immergeait tout entier dans les impondérables désolations de ce qui s’effrite. « Corps de qui es-tu le poète » ?, demande-t-il, conscient de la perméabilité de la conscience qui divague entre les sensations émotives et les malaises du corps parlant. Les corps, mais aussi les arts portés entre autres par le Caravage, Raphaël, le Titien ou Tintoret… la littérature aussi quand le poète se prend pour Albertine, captif, à son tour, de Proust, l’incontournable, ce fragile malade au miroir, fasciné par « les maladies du divin Proust / son âme chiffonnée et intégrale / son corps miraculeusement saint / miraculeusement enveloppé dans un suaire en soie ».

Pour qui connaît l’œuvre d’André Roy, rien de surprenant à ces amitiés de papier, à ces connivences par-delà les années. Le poète vit de ces relations immersives, en écrit, y survit. Comment allons-nous dorénavant écrire ?, se demande-t-il en titre. Et le recueil de parcourir les douleurs survivantes qui sourdent, car « au fond il y a la détresse » qui fait naître l’audace d’affronter les dissolutions.

Voilà une poésie de la quête, du déchirement devant l’absence aiguë que la durée insinue. André Roy se questionne : « Les corps disparus / les anciens locataires de mon sexe /ces charlatans ces guérisseurs / de la jouissance / que leur est-il arrivé / avec le grand réel ? » Ce très beau recueil, attendrissant et fervent, oppose la parole au silence, se tient vigilant comme une portée musicale jouée au-dessus des gouffres.

Précis de décomposition

Tout comme chez Roy, le recueil de Despatie, Paroles biologiques, carbure à la désillusion ; nous dirions même bellement, comme si le chagrin latent des pertes rendait le flux des paroles à leur essence. Nous entrons cette fois dans une divagation contrôlée, cernant un lieu mais en dissipant certains aspects réels, convoitant l’art pour tomber dans le flou des sensations. Le recueil de Despatie est donc en cela fidèle à son projet de se perdre où le mal creuse, de s’égarer là où la souffrance appelle le cri.

En fait, le poète « dessine la cartographie des émeutes / celles valsant au rythme des neurones qui éclatent / mais c’est doux comme un paradoxe blanc ». L’écriture de ce livre est ainsi peaufinée, cassante parce que jamais très claire dans le déroulement de ce qui s’y raconte, lumineuse quant au dévoilement des affects qui bousculent l’auteur.

La parole se fait donc biologique en ce sens qu’elle atteint les lieux vitaux, les signes du corps, les tremblements des espaces habitables. Pour le poète, cette biosphère qui nous tient lieu de maison est fragile, comme soi-même mis en demeure de survivre. Confusion des strates : « on ne voit plus la terre / que sur notre peau / un dépôt un rappel / jusqu’aux commissures des mots ». Corps-paroles, terre-corps, ainsi vont les ambiguïtés de ces textes portés vers l’introspection. « Les mots sortent en flèches / on dirait qu’ils ont peur de lui », ce poète témoin.

Quelqu’un se drogue, quelqu’un se meurt : « trop épuisé pour la révolte / [il a] une colombe dans la gorge un archet sur le poignet ». De la mémoire de Dieu où chante une colombe au désarroi de témoigner de la dissolution des aimés, « la fissure s’étend du cœur au crâne // on peut tomber dans cette blessure ». C’est souvent très beau, tellement que nous aurions peut-être souhaité un peu plus de clarté, de simplicité pour que nous atteignions plus facilement cette blessure, justement.

Le coeur en joue | ★★★★ ​1/2 | Hélène Lépine, avec un poème et quatre illustrations de Dima Karout, Éditions de la Pleine Lune, Lachine, 2021, 72 pages // Comment allons-nous dorénavant écrire ? | ★★★★ | André Roy, Les Herbes rouges, Montréal, 2021, 96 pages /// Paroles biologiques | ★★★ ​1/2 | Stéphane Despatie, Écrits des Forges, Trois-Rivières, 2021, 86 pages

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