La joie d’avoir connu Hervé Guibert

L’écrivain et journaliste français Hervé Guibert a été emporté par le sida en décembre 1991. On le voit ici en 1985.
Photo: Jacques Robert Gallimard L’écrivain et journaliste français Hervé Guibert a été emporté par le sida en décembre 1991. On le voit ici en 1985.

De tous les livres écrits pour célébrer une amitié interrompue par la mort, celui-ci compte assurément parmi les plus lumineux. C’est qu’il y a d’abord ce somptueux décor, sous le soleil exactement : celui de la villa Médicis de Rome, où est sise l’Académie de France et où de jeunes artistes sont reçus afin de travailler en paix à leurs projets. Mathieu Lindon et Hervé Guibert y coulent entre 1988 et 1990 des mois de légèreté n’ayant de l’insouciance que l’apparence, à écrire ou à faire semblant d’écrire, mais aussi, surtout, à goûter la lancinante tendresse des heures raréfiées qui leur sont imparties. Hervé Guibert vient tout juste d’apprendre qu’il est atteint de ce sida qui l’emportera en décembre 1991.

Et pourtant, rien dans Hervelino, splendide récit que tire Mathieu Lindon de ces deux inoubliables années romaines, n’a la lourdeur de la tragédie. « La raison pour laquelle il m’a fallu tant de temps [pour consacrer un livre à Hervé Guibert], c’est que je ne me sens pas d’écrire des livres de deuil. Je ne peux pas écrire tout de suite un livre sur un proche qui est mort, parce que le livre ne pourrait pas être à la hauteur de mon chagrin », confie au téléphone, depuis Paris, celui qui s’entretiendra lundi avec l’écrivaine québécoise Claire Legendre à l’occasion du Festival Metropolis bleu. « Cet ami est mort, certes, mais c’est sur la joie de l’avoir connu que j’écris et, pour que cette joie surpasse la douleur de la perte, il faut que du temps ait passé. »

C’est nul autre que le légendaire philosophe Michel Foucault qui les présente à l’été 1978. Ils ont alors respectivement 22 et 23 ans, des dizaines de livres à écrire et beaucoup de conversations, pleines d’inside jokes, à partager dans un de ces restaurants où il aimait se retrouver.

« Ce qui est sûr, c’est que le fait que Michel ait été un entremetteur entre nous, ça a joué sur notre relation, parce qu’on l’aimait, qu’on lui faisait confiance et qu’on voyait que ce n’était pas un imbécile, quoi. » Mathieu Lindon rit doucement après avoir proféré cette énorme litote. « Je ne sais pas exactement ce qu’il a vu en nous, mais encore une fois il avait vu juste. C’était comme s’il nous avait adoubés. »

Près de trente ans après sa mort précoce, Hervé Guibert jouit désormais de l’aura d’un écrivain culte, sur les traces de qui ses fervents lecteurs partent en pèlerinage, appâtés par des livres jouant le jeu de la vérité sans filtre et ensorcelés par une langue à la fois endimanchée et télégraphique, violente et élégante, intransigeante et généreuse.

S’il préfère laisser aux critiques et aux universitaires le soin de commenter l’œuvre de son ami, Mathieu Lindon se permet pudiquement de reconnaître qu’il se réjouit qu’Hervé Guibert ait cessé d’être « l’écrivain du sida ». « Le sida a vampirisé son œuvre dans ses dernières années », dit-il sans amertume ni colère. « À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie [best-seller dans lequel il révélait sa maladie] est un livre magnifique, mais le sida a fait que ce livre a été autre chose que ce qu’il est vraiment pour bien des gens. Toutefois, qu’Hervé ait refusé d’être un militant du sida, qu’il ne se soit pas soumis à une certaine idée du sida, a peut-être contribué à ce qu’on le redécouvre. »

Une amitié rieuse

En 1982, Hervé Guibert et Mathieu Lindon se retrouvent ensemble à Berlin afin d’y couvrir la Berlinale — l’un pour Le Monde, l’autre pour Le Nouvel Observateur — et décident un jour de faire la projection buissonnière le temps de visiter Berlin-Est. Un petit garçon, qu’ils ne connaissent pas du tout et qu’ils croisent dans la rue au hasard de leurs déambulations, devient leur guide, même s’il ne parle ni français ni anglais. Ils passeront toute la journée ensemble.

Puis, l’heure de rentrer à l’Ouest venue, Guibert et Lindon montent précipitamment dans la voiture du métro et négligent de faire comme il se doit leurs adieux au gamin. Hervé Guibert, aussi grand photographe, dégaine son appareil au dernier moment et immortalise le sourire de leur hôte. La photo, spectrale, pleine de cette mélancolie propre au bonheur, est reproduite dans Hervelino.

« Cette photo est émouvante, parce qu’elle est triste et gaie et parce qu’elle a, en tout petit, quelque chose du destin des humains », observe Mathieu Lindon qui, à son tour, avec Hervelino, offre un portrait souriant, celui d’Hervé Guibert. « Je ne m’en rendais pas compte, mais c’est vrai que notre amitié a toujours été rieuse. »

Pense-t-il fréquemment à lui ? « Je vais répondre comme l’écrit Proust dans Du côté de chez Swann : “Souvent, mais peu à la fois.” Je ne passe pas des heures dans son souvenir, mais bien sûr que son souvenir me traverse, très souvent. »

 

Hervelino

Éditions P.O.L, Paris, 2021, 176 pages

Les écrivains meurent-ils? Variations sur Hervé Guibert avec Mathieu Lindon
Le 26 avril à 19h, au Festival Metropolis Bleu