India Desjardins: Bye bye, Big!

India Desjardins l’avoue: elle a trouvé parfois inconfortable de revoir sa série adorée avec un oeil plus critique. Elle s’est sentie comme ce collègue à qui elle avait fait remarquer: «Certains propos dans Seinfeld ont mal vieilli.» Ish. Il ne l’a pas très bien pris. «C’est comme si j’avais dit: TU as mal vieilli. Mais non! C’est correct, on peut aimer ces oeuvres des années 1990, les voir comme faisant partie d’une époque, mais est-ce qu’on peut raconter de nouvelles blagues, aller ailleurs?»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir India Desjardins l’avoue: elle a trouvé parfois inconfortable de revoir sa série adorée avec un oeil plus critique. Elle s’est sentie comme ce collègue à qui elle avait fait remarquer: «Certains propos dans Seinfeld ont mal vieilli.» Ish. Il ne l’a pas très bien pris. «C’est comme si j’avais dit: TU as mal vieilli. Mais non! C’est correct, on peut aimer ces oeuvres des années 1990, les voir comme faisant partie d’une époque, mais est-ce qu’on peut raconter de nouvelles blagues, aller ailleurs?»

« Mais je ne peux m’empêcher de me demander… » C’est par ces mots que Carrie, héroïne de la série Sex and the City, commençait plusieurs de ses réflexions. Sur les relations et sur leur complexité, sur les apparences et sur l’amitié, sur l’amour au premier regard et sur son échec. « I couldn’t help but wonder… »

India Desjardins, elle, n’a pas pu s’empêcher de se demander si le personnage de Mister Big, celui avec lequel Carrie aura vécu une relation tumultueuse pendant six saisons (et mortellement ennuyeuse pendant deux films), n’était pas le modèle sur lequel reposent les amours toxiques.

Aidée dans ses recherches par Joane Turgeon, psychologue clinicienne spécialisée dans les problématiques de violence, l’écrivaine a mieux saisi les paramètres dans lesquels s’inscrit une relation oppressante. « La violence psychologique se base beaucoup sur le contrôle, dit-elle. Sur les illusions que la personne manipulatrice installe : “un jour, ça va marcher”. »

Dans son essai prenant, elle donne ainsi l’exemple du film polonais 365 Dni, qui a fait fureur sur Netflix. Massimo le mafioso y kidnappe une femme en lui donnant un an pour tomber amoureuse de lui. Sur un yacht. « On ne peut pas diagnostiquer des personnages, mais si on pointe ces modèles “charismatiques” très problématiques, peut-être qu’on peut apprendre à s’en protéger dans la vraie vie. Parce que, même dans les œuvres qui sortent du cadre hétéronormatif répétitif, on nous présente sans arrêt les mêmes codes : une personne n’est pas correcte avec l’autre. Et ça finit par un happy end. »

Mais la fin est-elle vraiment heureuse ? Une fois le générique terminé, l’histoire qui se poursuit est-elle aussi rose que les dix-sept dernières minutes et demie ont tenté de nous le faire croire ?

Des séries qui ont « mal vieilli » ?

« Les héros masculins sauvent le monde ; les personnages féminins se battent avec des chandeliers. Ou avec leur sacoche », regrette la créatrice d’Aurélie Laflamme, personnage culte de la littérature jeunesse.

C’est d’ailleurs sur un accident de sac à main que s’ouvre Sex and the City. À la treizième minute du tout premier épisode, Carrie échappe le sien sur le trottoir. Big l’aide à ramasser son contenu, dont ses préservatifs, avec son sourcil fourni levé. Séduisant ? Rempli de jugement ? C’est là que débutera la valse de leur je t’aime, silence, je t’aime, je ne te réponds pas, je t’aime, je ne veux pas me marier, je t’aime, je me suis finalement marié avec une autre femme. Il lui offrira quelques saisons plus loin, tiens, une sacoche diamantée en forme de canard qui jure avec son style, symbole de l’incompréhension sévère qu’a cet homme de sa personne.

India Desjardins l’avoue : elle a trouvé parfois inconfortable de revoir sa série adorée avec un œil plus critique. Elle s’est sentie comme ce collègue à qui elle avait fait remarquer : « Certains propos dans Seinfeld ont mal vieilli. » Ish. Il ne l’a pas très bien pris. « C’est comme si j’avais dit : “TU as mal vieilli.” Mais non ! C’est correct, on peut aimer ces œuvres des années 1990, les voir comme faisant partie d’une époque, mais est-ce qu’on peut raconter de nouvelles blagues, aller ailleurs ? »

Car loin d’elle l’idée de dire que tout est à effacer, à renier. En ce sens, elle analyse Love Actually. Dans ce film de Noël, son préféré, il y a une séquence douteuse banalisant le harcèlement sexuel. Mais aussi cette scène grandiose et crève-cœur où Emma Thompson déballe le CD de Joni Mitchell et comprend que son mari la trompe. « Je ne mets pas toute la faute sur le cinéma ! »

Et surtout pas sur des pépites comme Don’t Tell Mom the Babysitter’s Dead. En français : Faut pas dire à maman que la gardienne mange les pissenlits par la racine. (La gardienne était morte, les enfants devaient trouver des moyens de survivre.)

Avant de revisionner ce classique oublié, India a eu peur de tomber sur des moments gênants comme en revoyant Grease. (On adore Grease, mais la morale de l’histoire — renie ta personne, tes valeurs et ta garde-robe — ne l’est pas tellement, morale.)

Au contraire, elle a été enchantée. Et elle a découvert que la coscénariste, Tara Ison, avait écrit un essai : Reeling Through Life : How I Learned to Live, Love & Die at the Movies, qui ressemble au sien. « Elle y réfléchit sur la façon dont la fiction nous fait voir l’amour, la vie ou encore la maladie mentale. Elle confie par exemple que sa vision de la psychiatrie a été façonnée par Vol au-dessus d’un nid de coucou. Elle dit que des fois, nos propres souvenirs se mélangent à ceux qu’on a vus au cinéma. C’est mon idole, et je ne le savais pas ! »

Recommencer à vivre

Déjà dans La mort d’une princesse, son roman paru en 2017 aux éditions de L’Homme, India Desjardins déjouait les codes de la comédie romantique classique. Sa narratrice ne finissait pas avec le type détaché présomptueux jet-set, mais plutôt avec un prof d’éduc respectueux qui n’aimait pas les haricots. « Ce qui m’a le plus touchée, ce sont les hommes qui m’ont dit merci d’avoir mis en avant un personnage sur lequel les filles ne trippent habituellement pas dans les histoires d’amour. Je ne m’attendais pas à ça ! Et c’est vrai que de toujours mettre en lumière des hommes pas gentils, ça crée une frustration. »

Comme cette question, trouvée sur Instagram, qui a généré l’étincelle de la réflexion : Big ou Aidan ? (Aidan, c’était l’autre homme avec lequel Carrie a eu une relation approfondie dans la série. Il aimait la nature et il n’aimait pas qu’elle fume.) Et si Carrie se choisissait elle-même ?

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L'écrivaine India Desjardins

Mais les scénaristes ont-ils réellement laissé le choix à leur protagoniste ? se demande India. Comme autre option de compagnon, rappelle-t-elle, ils lui ont offert l’immonde Petrovski. Incarné par Baryshnikov, cet artiste colérique était tellement poche que même Big l’éternel indécis semblait soudain « extraordinaire ». On dirait qu’on l’a oublié dans toute cette histoire, non ? « Petrovski, c’était lui, lui, lui. Il était condescendant, méchant. Les scénaristes n’avaient pas le choix de le dépeindre ainsi, parce qu’il fallait qu’on accepte que Carrie finisse par retourner auprès de Big après. »

Cette finale (dix-sept ans plus tard, peut-on encore parler de divulgâcheur ?), India la regrette. Comme tant de fidèles.

Elle aurait donc, théoriquement, dû se réjouir que Big soit absent, éliminé, écarté de la septième saison surprise que prépare présentement HBO Max. Pas tant que ça. « Mon rêve, c’est que les scénaristes fassent rencontrer quelqu’un de nouveau à Carrie et qu’elle recommence à vivre. Vivre la cinquantaine ! J’espère que ce ne sera pas une affaire de “je ne pourrai jamais aimer quelqu’un d’autre que cet homme qui m’a fait souffrir toute mon existence”. » Nous, on espère vraiment qu’ils ne feront pas revenir Big sous forme de fantôme. « Oh mon Dieu. »

Mister Big ou la glorification des amours toxiques

India Desjardins, Québec Amérique, Montréal, 2021, 192 pages