Avec Serge Bouchard, sur la route infinie des camions

Serge Bouchard et son camion Mack
Photo: Marie-Christine Lévesque Serge Bouchard et son camion Mack

« Pour les truckeurs, la route est sans fin », certes, mais la thèse de doctorat de Serge Bouchard, elle, arrive à destination. Déposé en 1980 à l’Université McGill, ce texte fondateur de la pensée et de l’œuvre du mammouth laineux circulait déjà beaucoup, de façon officieuse, tant son sujet intrigue. Le voilà enfin sous la forme d’un vrai de vrai livre.

De novembre 1975 à octobre 1976, le jeune anthropologue accompagne, sur le siège du passager, une trentaine de camionneurs dans le Nord-Ouest québécois, sur les circuits de l’Abitibi et sur la route de la Baie-James. Chaque soir, après avoir mangé dans un restaurant de bord de route, le chercheur s’installe dans sa chambre de motel et consigne dans un cahier noir sa journée passée à leurs côtés. « J’avais une mémoire épouvantable », lance-t-il depuis son domicile, lors d’une entrevue accordée en compagnie de son coauteur Mark Fortier.

« Il y avait des saillies littéraires partout dans cette thèse-là. C’est Serge à trente ans, mais on reconnaît déjà sa sensibilité, cette feinte dans le regard, cette façon d’accrocher une idée à une image toute simple », explique l’éditeur chez Lux, auprès de qui Serge Bouchard avait évoqué il y a quelques années son vieux projet de dégraisser cette thèse et d’en retrancher les appendices académiques, afin d’en faire un livre. Une tâche qu’il avait toujours lui-même redoutée.

À la faveur du confinement de mars, Mark Fortier se prend au jeu d’un profond travail d’édition, très proche d’une réécriture, auquel le principal intéressé accorde sa bénédiction. Si le moteur de cet essai a été assemblé par Serge Bouchard, son camarade y aura injecté les litres de carburant nécessaires à le remettre en route. « Il s’est glissé dans la peau du manuscrit », résume Serge.

Portrait du camionneur dans son habitat naturel, radiographie de son imaginaire, réflexions sur le temps long des kilomètres qui s’accumulent ; Du diesel dans les veines appartient au final autant à l’anthropologie qu’à la philosophie et au récit de voyage. À chaque page, on est là, avec Serge Bouchard, de nuit comme de jour, par temps clair ou sous les intempéries, à avaler de l’asphalte.

Pour le doctorant qu’il était alors, il aurait été inconcevable de tenter de saisir l’essence de la vie de camionneur en restant sur l’accotement. Il fallait monter à bord ou, pour le dire dans des mots plus savants, adopter les outils de l’ethnographie. « La platitude absolue de vingt heures de route pour finir par dormir dans un motel de Matagami, je l’ai vécue », se souvient-il. « J’ai découvert sur le terrain une richesse philosophique, des éléments de poésie, une recherche authentique de liberté, mais j’ai aussi connu pour vrai cette platitude. »

Le langage du camionneur

Enfant, Serge Bouchard rêvait de « faire un voyage » avec un de ses oncles camionneurs. « Dans l’est de Montréal, on en voyait tout le temps, des camions. Ça m’a toujours fasciné : le bruit, la forme des camions et surtout, le rôle que jouaient les camionneurs, leur gestuelle, leurs costumes, leurs jeans. Mon oncle George, il ressemblait à un camionneur 24 heures par jour. Les camionneurs dégageaient un certain mystère : ils allaient quelque part et revenaient de quelque part. »

S’il trace les contours du routier type au milieu des années 1970, Du diesel dans les veines témoigne aussi du singulier rapport au monde et au territoire qu’entretiennent les camionneurs, s’incarnant dans une langue colorée, inventive et parabolique. Une langue teintée par la relation anthropomorphique et/ou animiste les liant à leur engin, souvent décrits en des termes l’assimilant à un animal, ou lui conférant une volonté propre.

« Ce langage du camionneur a sa poésie, composée des formulations spontanées et personnelles qu’autorise la prise de parole, écrivent Bouchard et Fortier. Dire les choses à sa manière, savoir tourner ses phrases pour créer des associations surprenantes est un art pour lequel beaucoup de truckeurs sont doués. J’en ai connu qui avaient un “camion râleux”, d’autres qui roulaient dans la hantise des “planches qui veulent sortir du voyage”. »

« Ce sont des gens qui parlaient comme personne ne parlera jamais », dit Serge Bouchard, en se rappelant notamment Magella Deroy, le légendaire camionneur à qui le livre est dédié, un « fabulateur magnifique qui parlait à son camion [un Freightliner] comme on parle à des chevaux de trait. »

Comment expliquer le singulier génie langagier de ces hommes ? Premier élément de réponse : la solitude du camionneur (et aujourd’hui, de la camionneuse) contribue assurément à nourrir un riche monologue intérieur. « Plutôt que de toucher le fond de l’ignorance et de l’ennui, les routiers goûtent à un plaisir de nos jours interdit : prendre le temps d’être avec soi », lit-on dans Du diesel dans les veines.

« Quand t’es au volant, ajoute Serge Bouchard, t’es très haut, donc tu vois beaucoup le ciel. C’est comme si t’étais dans le cosmos, dans un vaisseau spatial. Les couchers de soleil, les levers de soleil, les paysages, les différentes sortes de lumière que voient les camionneurs : c’est forcé, ils deviennent poètes. Ils vont dire des trucs très drôles ou très profonds, sans même s’en rendre compte. »

Pas capable d’arrêter

« Nous avons besoin de multiplier les expériences de sympathie afin de mieux connaître les mondes du travail », plaident Serge Bouchard et Mark Fortier, dont le livre éclaire le mystère que représente le camionneur, sans pour autant l’aplanir, au contraire. Le camionneur, être de liberté, manœuvrant en marge d’une société dont il est pourtant un rouage essentiel, continue de fasciner, malgré la rudesse de son quotidien.

« Je pense que cette fascination se résume au fait qu’ils aiment ça, conduire un camion. Mais combien de gens, dans notre société, aiment vraiment ce qu’ils font dans la vie ? […] Être camionneur, c’est un état d’esprit. J’ai parlé avec tellement de gars qui m’ont dit : “J’ai essayé d’être normal, de travailler en manufacture, d’être à la maison pour souper, mais je ne suis pas capable.” »

Quant à Serge Bouchard, il répète encore à qui veut l’entendre que s’il devait abandonner la vie intellectuelle et médiatique, ce serait pour prendre le volant d’un truck — il a d’ailleurs déjà été l’heureux propriétaire d’un splendide Mack (voir photo). « Je me rappelle, à Val-d’Or, quand les camions partaient le vendredi, autour de 6, 7 heures le soir, il y avait toujours des vieux chauffeurs à la clôture, qui regardaient les camions s’en aller dans toutes les directions. Ils s’ennuyaient des camions. »

Phrases à méditer, tirées de Du diesel dans les veines : « Pour devenir un truckeur, il faut admettre que la route n’est pas une ligne entre deux points. Elle est un cercle, un univers comprimé et refermé sur lui-même. La route est bornée, mais infinie. »

Du diesel dans les veines

Serge Bouchard et Mark Fortier, Lux éditeur, Montréal, 2021, 224 pages. En librairie le 8 avril.

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