«Contre les femmes»: la haine du nécessaire essor féminin

Pour l’essayiste Abram de Swaan, «l’irrésistible ascension des femmes» à l’université, puis dans des domaines comme la médecine, le droit, la finance et la politique, provoque du ressentiment masculin.
Photo: Meik De Swaan Pour l’essayiste Abram de Swaan, «l’irrésistible ascension des femmes» à l’université, puis dans des domaines comme la médecine, le droit, la finance et la politique, provoque du ressentiment masculin.

L’objet de la thèse d’Abram de Swaan est si original et si vaste que le sociologue néerlandais fait appel à des images saisissantes plus qu’à des idées, plus qu’à des personnes qui cachent leur banalité derrière leurdémesure emblématique. Un doctrinaire djihadiste, l’auteur européen d’extrême droite d’une tuerie de masse, un président américain déchu s’y rencontrent dans leur folle résistance à l’émancipation des femmes.

Né en 1942, à Amsterdam, d’une mère militante féministe et veuf d’une autre militante féministe, de Swaan souligne que son essai Contre les femmes, avec le sous-titre La montée d’une haine mondiale, analyse la résistance masculine à l’émancipation féminine. L’auteur est convaincu que cette dernière, à la suite de l’antiesclavagisme, du mouvement ouvrier, de la décolonisation, de l’antiracisme et de l’ouverture aux minorités sexuelles, s’inscrit dans le processus historique du progrès de l’humanité.

Le conflit entre l’inéluctable émancipation féminine et la convergence des forces, à première vue si différentes, qui lui résistent — l’extrémisme musulman et le populisme occidental d’extrême droite — étonne. Mais de Swaan, dans son livre traduit du néerlandais par Bertrand Abraham, nous convainc que le fanatisme de cette résistance, où le grotesque se mêle à l’horreur, est à la mesure du bouleversement tranquille et ingénu que les femmes apportent à la planète.

Abou Bakr Naji (1961-2008), intellectuel égyptien inspirateur des pratiques meurtrières d’al-Qaïda et du groupe État islamique, Anders Breivik (né en 1979), terroriste norvégien d’extrême droite responsable de la mort de 77 personnes en 2011 dans son pays, apparaissent, selon de Swaan, comme des caricatures très parlantes. La première incarne l’infériorisation des femmes dans l’islamisme, la deuxième, le rejet du féminisme, chez les ultraconservateurs, comme produit du « marxisme culturel ».

Quant à une troisième caricature, Donald Trump, ex-président conservateur populiste des États-Unis, elle incarne, aux yeux du sociologue néerlandais, une infériorisation plus sournoise des femmes, ne serait-ce que par le silence approbateur fréquent face à l’extrême droite et à l’image mentale de la femme-objet. De Swaan signale d’ailleurs que « la résistance la plus forte à l’émancipation des femmes » vient souvent des mal-nantis qui vénéraient Trump.

Pour l’essayiste, « l’irrésistible ascension des femmes » à l’université, puis dans des domaines comme la médecine, le droit, la finance et la politique, provoque du ressentiment masculin. Il signale qu’« une gestion négociée de l’organisation familiale » accompagne le changement, si bien que « la distribution des rôles n’est plus aussi rigide qu’elle l’était ».

Débordant d’optimisme, de Swaan oublie cependant de poser la terrible question : le progrès féminin sera-t-il toujours plus fort que la haine qu’il inspire ?

 

Extrait de «Contre les femmes»

Le sexe masculin, dans l’ensemble, voit péricliter son autorité face à la montée en puissance des femmes. Les hommes qui subissent une pareille perte de statut se montrent par conséquent souvent vindicatifs et hostiles envers l’autre sexe, en tout cas envers celles de ses représentantes qu’ils tiennent en partie pour responsables de l’affaiblissement relatif de leur position.

Contre les femmes

★★★

Abram de Swaan, Seuil, Paris, 2021, 368 pages



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