Figures de la nuit

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Chacun vit sa retraite comme il le veut —ou plutôt, comme il le peut —, mais Konrad, lui, ne peut s’empêcher d’être ce qu’il a toujours été : un policier minutieux. Le voici donc lancé dans une troisième enquête (le 22e livre d’Indridason traduit en français !) depuis qu’il a quitté officiellement l’escouade des crimes majeurs du Service de police de Reykjavik.

La pierre du remords est une histoire triste qui se déploie lentement, comme souvent chez Indridason. C’est celle de Valborg, une femme violée sauvagement qui se retrouve enceinte et qui refuse de garder son enfant afin de ne pas avoir à vivre tous les jours avec l’incarnation de ce souvenir. Vers la fin de sa vie, 50 ans après le fait, et impressionnée par la précédente enquête de Konrad — voir Les fantômes de Reykjavik (2020) —, elle lui demande de retrouver l’enfant :il refuse. Quelques semaines plus tard, on la retrouve assassinée dans son modeste appartement.

C’est donc bourré de remords que l’enquêteur remontera lentement la piste. Au départ, on ne sait rien : pas même le sexe ni, évidemment, le nom du bébé, « placé » jadis par une sage-femme militant contre l’avortement. Mais l’Islande est un petit pays peu peuplé et Konrad est minutieux, méthodique, tenace, on le sait ; il parviendra donc à identifier l’accoucheuse et la secte fondamentaliste à laquelle elle appartenait. Même si l’enquête progresse lentement — et celle que mènent les policiers encore plus —, c’est finalement Konrad qui découvrira, bien avant eux, le violeur, l’enfant abandonné, et même l’assassin de Valborg. Tout cela pendant que, en parallèle, l’ancien policier tente toujours d’élucider le meurtre de son escroc de père, tué des décennies plus tôt. On a déjà vu des retraites plus calmes.

L’écriture d’Indridason colle à la perfection au personnage de Konrad et au petit monde dans lequel il vit — souple, agile, elle nous fait passer d’une période et d’un univers à l’autre. Tout est lent ici et assumé ; l’enquête tout comme le récit, qui sait se faire minutieux, patient, farci ici et là de détails et de portraits de société particulièrement mordants rendus somptueusement par la traduction d’Éric Boury. Du plaisir pur sucre.

Heureusement pour nous, le livre se termine sur la scène précédant l’assassinat du père de Konrad alors jeune adolescent…

Un portrait glacial

Dans l’imaginaire occidental, la Sibérie fait surgir des images de froid intense, de goulag et d’une entreprise de déshumanisation systématique… et même systémique, pour reprendre un mot qui fait l’actualité. C’est précisément ces images qui s’imposent d’abord dans Lëd, alors que Caryl Férey, à peine sorti de la jungle colombienne qui servait de décor à Paz (2019), nousplonge dans un univers glacial où dominent des températures apocalyptiques oscillant entre -40 et -70 °C.

Nous sommes à Norilsk, une ville surgie des ruines d’un ancien goulag dont tous les habitants ou presque travaillent à la mine du consortium Norilsk Nickel. On y exploite le plus important gisement de ce métal sur la planète, et la ville est la plus polluée de tout l’hémisphère nord. C’est la nuit, et la tempête souffle avec une force titanesque qui fait s’envoler le toit d’un immeuble chambranlant ; dans les décombres, on découvrira le cadavre d’un éleveur de rennes, un vieux nomade nénètse. Bien vite, l’inspecteur Ivanov de la police locale se rend compte que l’homme a été assassiné avant d’être déposé sur le toit de l’immeuble.

L’enquête sera longue et difficile ; à chaque élément nouveau, le lieutenant Boris Ivanov devra défoncer des murs d’indifférence pour réussir à comprendre ce qui s’est passé. Cela donne tout le temps du monde àl’auteur pour décrire cet univers impossible fondé sur la soulographie et le désespoir, tout autant que sur l’exploitation systématique de tout ce qui peut être exploité. Le portrait est, faut-il le préciser, terriblement accablant.

Quelques personnages aussi improbables qu’attachants parviennent toutefois, au prix de pénibles efforts, à garder la tête hors de l’eau dans cette désespérance frigorifiée : des poètes qui carburent à l’alcool, un photographe homosexuel, Gleb, et Dasha, une couturière amoureuse de Gleb depuis l’enfance qui boucle ses fins de mois en faisant du pole dancing. Et partout, toujours, il y a ce froid insupportable et cette vie fermée tournant à vide autour de la mine, de l’alcool et des prétendues « valeurs russes ».

Puis voilà que les choses se précipitent au moment où le policier Ivanov — muté à Norilsk en raison de sa trop grande curiosité — commence à accumuler les indices avec l’aide de Gleb et de sa légiste. Un nouveau cadavre surgit, accompagné bientôt d’un suicide ; lorsqu’un pilier de bar est ensuite subitement frappé de folie, l’enquêteur découvre le pot aux roses. Sans surprise, l’argent et la corruption expliquent les événements qui bouleversent la petite ville. Mais Boris Ivanov pourra-t-il s’attaquer à tout cela sans mettre à son tour sa vie en danger ?

Le riche et tortueux récit que nous propose Caryl Férey s’essouffle à quelques reprises, mais son écriture, précise, multiforme, emporte la mise. Partout, il réussit d’abord et avant tout à nous faire sentir le désespoir, tout comme la paradoxale énergie qui habite ses personnages. Pandémie ou non, c’est sans doute l’aller-retour pour la Sibérie le plus intéressant que l’on puisse trouver.

Un territoire occupé

Même après des centaines de livres et de films, il y a encore beaucoup à dire sur les premiers peuples des grandes plaines du continent américain. Au-delà des fresques « héroïques » sur les batailles de Little Big Horn et de Wounded Knee, des œuvres marquantes — celle de Tony Hillerman, entre autres, et de sa fille Anne qui a pris sa relève — ont ainsi raconté la difficulté pour les nations autochtones, dont les Navajos, d’affirmer leur culture. Mais voici qu’une nouvelle voix s’élève pour raconter cette fois la difficile réalité à laquelle fait face la Nation Lakota Sicangu, au Dakota du Sud : celle de David Heska Wanbli Weiden. Membre de la Nation Lakota, il est aussi avocat et enseigne à la Metropolitan State University, à Denver.

Justice indienne, son premier roman, met en scène Virgil Wounded Horse, un vigilante de la réserve de Rosebud. Ce titre de justicier autoproclamé est au cœur du roman puisqu’il met en relief tout le flou entourant l’administration de la justice et de la loi en « territoire autochtone ». Il y a bien une police indienne sur la réserve, mais elle n’a juridiction que sur les offenses mineures, alors que les fédéraux ne traitent, eux, que les assassinats et les affaires de drogue… ce qui laisse beaucoup de latitude aux contrevenants.

Le récit démarre un peu lentement, et l’on mettra du temps à saisir le personnage principal de Virgil. L’intrigue est si complexe qu’on ne peut la résumer en quelques lignes. Disons que tout tourne autour du contrôle du trafic de la drogue sur la réserve et que plusieurs en payent chèrement le prix. Le personnage de Virgil devient de plus en plus intéressant à mesure que l’action progresse, qu’il se rapproche des coutumes ancestrales de sa communauté et que l’écriture de l’auteur s’affirme. La traduction de Sophie Aslanides — traductrice attitrée de Craig Johnson — donne à tout cela des odeurs et des couleurs que l’on souhaiterait pouvoir observer soi-même. Un auteur à surveiller.

La pierre du remords | ★★★ ​1/2 | Arnaldur Indridason, traduit de l’islandais par Éric Boury, Éditions Métailié, Paris, 2021, 353 pages // Lëd | ★★★ | Caryl Férey, Les Arènes, « EquinoX », Paris, 2021, 523 pages /// Justice indienne | ★★★ | David Heska Wanbli Weiden, traduit de l’anglais par Sophie Aslanides, Éditions Gallmeister, Paris, 2021, 412 pages

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