​Incursions poétiques: «Sobremesa»

Le poète Nicholas Dawson
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le poète Nicholas Dawson

À l’occasion du Mois de la poésie, Le Devoir, avec la complicité du Bureau des affaires poétiques, donne à lire un poème chaque semaine. Troisième de cinq.​
 



dictadura avec mon drôle d’accent
un mot comme une question — j’apprends à me taire
muettes abuela madre hija
parmi les bruits orphelins des générations
sanglots reniflements petits rires de malaise
soupirs phrases creuses así es
un coup d’œil vitreux comme un pont
comme une imploration : patience
pose-moi tes questions quand l’espace sera bon
quand nous dresserons la table de nos yeux
comblée de paroles pain fromage
paltita tecito pastelitos de majar
un dijestivo mijito está super rico
et ces traces que nous ne nommerons qu’après le repas
quand l’espace sera bon
quand l’espace se superposera au temps
sera confidences
sobremesa

 

 

*

mots fallacieux que se dicen allá
nunca más ça ressemble à tout ça pour ça
mensonges refrains faut jamais dire jamais
troquer nunca más avec l’exil
flotter dans le vide jusqu’à l’autre bout de la terre
jusqu’à la nausée nunca más
eso no se dice ne pas le dire — le faire
quitter
s’arracher au lieu à soi a la nación
a las puras brizas porque ya no nos cruzán mamita linda
muette jusqu’au bout du monde ma mère
n’est pas une patrie ma mère n’est pas une terre
et mon père est de glace
jusqu’à l’autre rive
puis bavard soudain en toutes les langues
à la frontière loquace beau parleur mon père
grand orateur réclamant shelter asylum
au bord du blanc pays où ça parle en refrains
où les brises sont bourrasques qui gèlent la mémoire
seulement là papa nunca más

 

*

mon père héroïque : une statue dans une fontaine
son ombre sur l’eau qui lave tout
dilue dissimule l’héroïsme de ma mère
devenu doute
tessons poussières la part omise de nous
les trahisons couvertes de cuivre
d’océan cordillère drapeaux élevons l’exil
chantons l’hymne à tue-tête pour noyer la peine
l’adultère
l’origine incommodante l’Amérique des femmes
qui seules endiguent les roches et la colère
jusqu’à la prochaine guerre

*

maintenant je sais mami-luna comme toi
j’habiterai ces frontières comme d’autres deuils
comme d’autres seuils mi luto no tiene nombre es un idioma
escondido encerrado no tiene lengua
ma langue estune busceda pour dire goûter
hors les murs le legs
notre mélancolie

 

*

révélés les secrets sont spectacles
tachent maquillent voilent le regard
violent l’histoire
et la nausée tourne à la haine à la soif
de connaître saberlo todo dire crier
clamer accuser déboulonner les statues
décapiter la mémoire
vider les piédestaux de ses figures mon père tombé
et sur la tête de ma mère une couronne
fleurs lampions bougies maman-vigile
maman-mémoire
animita mami-luna d’origine trompée
d’origine quittée
exilée de l’amour aussi
en cette Amérique spectrale
América con tecito pancito y llantos
cette Amérique des femmes de leurs histoires tues

 

L’auteur

Né au Chili, Nicholas Dawson est écrivain, artiste, chercheur et éditeur. Désormais, ma demeure est son plus récent ouvrage, un livre de recherche-création formé d’essais, de poèmes, de récits et de photographies.