«Cythère»: éloge du cher disparu

Photo: Éditions Lévesque, photomontage «Le Devoir»

Ayant exploré l’envie de laisser une trace dans son recueil de nouvelles La mémoire des cathédrales (2019), Caroline Guindon poursuit sa réflexion dans Cythère, son premier roman et premier tome d’un cycle aux résonances autobiographiques qu’elle souhaite consacrer à la filiation et la mémoire.

« Je prendrai trois livres. Trois livres comme trois Grâces, trois Parques, trois sœurs filandières. Je te promets de les garder jusqu’à la fin des temps, de mon temps. Je te promets aussi de les choyer, mais sans outrance. »

C’est avec Geneviève, universitaire trentenaire, que l’on entre doucement dans ce récit de deuil, celui du père, emporté par une tumeur au cerveau, et celui de la mère, qui a quitté le foyer des années auparavant. Réfugiée à Berlin, elle se remémore les moments passés avec ses sœurs Héloïse et Émilie au chevet de leur père. Surtout les dernières paroles de ce dernier, qui l’ont bouleversée : « Et donc il faut essayer de comprendre ce que ces mots veulent dire pour nous, a clamé Émilie. Quand on aura compris ça, on saura aussi pourquoi il fallait les taire. »

Quiconque a perdu un être cher se reconnaîtra dans les réactions parfois irrationnelles des trois sœurs (« Le rire pouvait à tout coup mater la nostalgie — qui était une des formes lancinantes du deuil »), leur torpeur devant la mort imminente, leur désir de s’accrocher au passé, de le suranalyser (« C’est la samba des démons : des questions sans réponse éternellement répétées »).

Si Caroline Guindon rend à merveille cet état somnambulique dans lequel on avance au cours d’un deuil particulièrement douloureux, cela a cependant pour effet de plomber le rythme du récit, jusqu’à le rendre léthargique. Quand elle ne se perd dans l’analyse des annotations de sa mère dans les marges de La détresse et l’enchantement, de Gabrielle Roy, la narratrice se complaît à contempler une fresque de Watteau, L’embarquement pour Cythère, comme si elle cherchait désespérément à mettre sa vie entre parenthèses et ainsi mieux comprendre la réalité qui la frappe de plein fouet.

Chaque apparition d’Hannah, pétulante amie allemande, devient alors une bouffée de fraîcheur dans ce récit introspectif où l’érudition livre une sévère lutte à l’émotion.

Cythère

★★★

Caroline Guindon, Lévesque Éditeur, Montréal, 2021, 203 pages