Décès du poète suisse Philippe Jaccottet

Philippe Jaccottet
Photo: Pascal George Agence France-Presse Philippe Jaccottet

Le poète, traducteur et critique littéraire suisse Philippe Jaccottet, lauréat de nombreux prix, dont le Goncourt de la poésie, est décédé en France dans la nuit de mercredi à jeudi à l’âge de 95 ans, a annoncé son fils à l’AFP. Il s’est éteint à son domicile de Grignan, dans la Drôme (sud-est), où il sera inhumé « dans la plus stricte intimité », a précisé Antoine Jaccottet.

Suisse de langue française, il est l’un des trois seuls poètes, avec René Char et Saint-John Perse, à avoir été publié de son vivant dans la prestigieuse collection de la Pléiade.

Récompensé par de nombreux prix français et allemands, dont le Goncourt de la poésie (2003) et le Grand Prix national de traduction (1987), Philippe Jaccottet, installé depuis plus d’un demi-siècle à Grignan dans la Drôme, est l’un des poètes contemporains qui ont fait l’objet de plus de thèses et de critiques.

Des sonnets rimés de L’effraie (1953) aux morceaux épurés d’Airs (1967), s’élève son chant sincère et sobre marqué par une grande humilité face à la beauté du monde. « L’effacement soit ma façon de resplendir », écrit-il dès L’ignorant (1957), soucieux de saisir la lumière qui subsiste malgré l’ombre de la mort et de la violence (Leçons - 1969).

Après Pensées sous les nuages (1983), Cahiers de verdure (1990), Et néanmoins (2001), il mêle prose poétique et vers dans l’espoir de « concilier du moins, approcher, la limite et l’illimité, le clair et l’obscur, le souffle et la forme ».

Ses traductions, guidées par le même souci de trouver la parole juste, ont fait connaître en France l’écrivain autrichien Musil (L’homme sans qualités), le Russe Mandelstam, l’Italien Ungaretti ainsi qu’une part considérable de Rilke — dont la Correspondance avec Lou Andreas-Salomé. On lui doit également une transposition de L’odyssée d’Homère, des vers d’Hölderlin et de Mort à Venise de Thomas Mann.

Né le 30 juin 1925 à Moudon, dans le canton suisse de Vaud, cet homme élancé, au front haut et au regard bleu, a passé l’essentiel de sa vie à Grignan, un village de Provence où la marquise de Sévigné mourut.

« La dimension secrète du monde »

S’il a fréquenté dans sa jeunesse parisienne les cercles littéraires, en particulier celui de la NRF avec Jean Paulhan, Francis Ponge ou Jean Tardieu et s’il était ami des poètes de sa génération (Yves Bonnefoy, André du Bouchet, Henri Thomas), il décide en 1953 de se retirer dans ce village de pierre avec sa femme, l’aquarelliste Anne-Marie Haesler.

« Quitter l’agitation intellectuelle de Paris était une nécessité pour mon travail », confie à la télévision suisse en 1975 cet ancien joueur amateur de poker. « J’ai fait connaissance avec la nature, j’ai appris le nom d’arbres pour comprendre la nature profonde d’un paysage : les genévriers, les pins, les cyprès, les roseaux sont devenus mes compagnons »

Au cours de longues promenades dans la garrigue, le poète est touché par la grâce, ces instantanés de joie qui jaillissent de la nature : « Ce don, inattendu, d’un arbre éclairé par le soleil bas de fin de l’automne ; comme quand une bougie est allumée dans une chambre qui s’assombrit », célèbre-t-il dans  Ce peu de bruits .

Le regard tourné vers le ciel qui ouvre son éternité malgré l’insensé omniprésent, Philippe Jaccottet veut célébrer « la dimension secrète du monde, celle qu’on n’arrive pas à mesurer avec des mesures scientifiques, celle qu’on ne peut pas chiffrer ».

« Le poème nous ramène à notre centre, à notre souci central, à une question métaphysique », explique ce mystique sans dogme, élevé dans la culture protestante, dans Semaisons. Pour lui, « la tâche la plus belle et la plus justifiée de la poésie est de saisir tout l’infini de l’existence à l’intérieur du cadre très rigoureux » que constitue le genre poétique.

Son ami genevois, le critique Jean Starobinski, qui l’appelait tendrement son « compagnon de l’ignorance », rendait ainsi hommage à son chant : « Nous ne sommes plus dans le domaine de la rhétorique, nous sommes dans une approche tremblante, hésitante de la vérité. C’est émouvant et c’est cela dont nous avons besoin. »