«Chroniques de jeunesse»: moi, à ton âge

Une planche tirée de la bédé «Chroniques de jeunesse»
Illustration: Éditions Pow Pow Une planche tirée de la bédé «Chroniques de jeunesse»

Il y a eu la Birmanie, Pyongyang, Jérusalem et Shenzhen. Cette fois, la destination est plus locale : une usine de pâtes et papiers située à l’embouchure de la rivière Saint-Charles à Québec, au début des années 1980. Guy Delisle, pas encore tout à fait sorti de son adolescence, vient d’y décrocher son premier emploi d’été. Comment c’était, alors, de se revisiter soi-même ? Le Devoir en a discuté avec le bédéiste au téléphone, alors qu’il était chez lui, à Montpellier. 

Guy Delisle étant aujourd’hui âgé de 55 ans, avec une feuille de route remarquable, on est en droit de se demander dans quel état d’esprit il se trouve lorsqu’il commence un nouveau projet. L’expérience doit rendre le processus plus facile, non ? « Pour un nouveau projet, j’ai encore l’impression de repartir à zéro. On dirait que je n’ai pas d’expérience même si je sais que j’en ai. Après, j’ai quand même une méthode de travail que j’ai reprise pour cet album, c’est-à-direprendre des notes et m’en servir comme point de départ. »

« Pour Chroniques de jeunesse, j’avais trois pages de notes que j’ai utilisées et, par la suite, je doute, j’y reviens, je me demande si c’est pertinent. En fait, je suis aujourd’hui beaucoup plus pinailleur que lorsque j’étais plus jeune. Je prends plus mon temps, je reviens sur des dessins. Avant, je me disais que ça allait fonctionner. Je suis plus exigeant aujourd’hui, je pense. Tant mieux ! (Rires) J’ai peur de perdre un peu de spontanéité, mais j’ai envie de mieux travailler. »

Moi, à ton âge

Pourquoi cette envie-là, maintenant, de revisiter son passé ? « C’était une idée qui me traînait dans la tête depuis longtemps, en fait, parce que je me disais que c’était un endroit qui était aussi exotique que n’importe quel voyage que j’ai fait. »

« Mais je ne pensais pas que ce serait un livre, je croyais que ce serait juste quelques anecdotes. J’y songeais alors que j’avais encore 30 ans et je me disais que j’étais trop jeune pour parler de mes souvenirs, que j’allais attendre un peu. Un moment donné, je me suis dit qu’après 50 ans, parce qu’elle revenait souvent cette idée-là, j’allais m’autoriser à le faire. Là, j’en ai 55, donc, c’est bon ! »

Je ne pensais pas parler de mon père, mais c’est en filigrane, dans tout l’album. C’est un sujet qui devient principal. Je voulais parler de l’usine, mais l’usine, c’est mon père, je suis là à cause de lui. Je devais donc décrire la situation, c’était logique. Comme ça fait quatre ans qu’il est décédé, je me sens un peu plus libéré d’en parler maintenant qu’il n’est plus là.

 

Et il y a eu, bien entendu, un élément déclencheur. « Comme mon fils a 17 ans et que je le vois aller, je me suis demandé ce que je faisais, moi, à cette même époque. Et je me souviens de m’être dit que je pourrais faire une bande dessinée que je pensais appeler Moi, à ton âge et la lui donner en lui disant : voilà, moi, à ton âge, je travaillais à l’usine. Après, le sujet s’est précisé, ce n’était plus un truc par rapport à mon fils, c’est cette usine-là, moi et la brochette de gens qui sont dedans qui m’ont intéressé. »

Additionner les petites observations

Dans le travail de Guy Delisle, il y a une recherche de la vérité. C’est intentionnel ou ça s’est imposé ? « Je n’essaie pas d’être naïf ou d’être candide. C’est plus dans la façon dont je m’exprime, peut-être. Ce que j’ai envie d’avoir, avec le lecteur, c’est une complicité, parce que j’ai l’impression de l’avoir avec moi quand je dessine. J’ai l’impression de lui montrer des coins de l’usine et de lui raconter des anecdotes, et ça, j’aime ça ! »

C’est peut-être pour ça qu’on lui a souvent affublé l’étiquette d’anthropologue de la bédé. Est-ce que cela le dérange ? « La comparaison avec l’anthropologie, moi, elle me plaît. J’ai lu beaucoup sur le sujet et j’aime beaucoup le travail de terrain. On fait de petites observations, on les additionne et elles deviennent un tout, qui est l’album, et ça devient une photo de quelqu’un à une date bien précise. Parce que l’usine, aujourd’hui, ne ressemble plus à ça. Les gars qui lisent l’album, maintenant, ça leur rappelle des souvenirs. Il y en a avec qui j’ai travaillé à l’époque qui m’ont écrit pour me dire qu’ils reconnaissaient les personnages, ce qui m’a vraiment fait plaisir ! »

 
Illustration: Éditions Pow Pow Une planche tirée de la bédé «Chroniques de jeunesse»

Père absent, fils pas si raté, après tout

Si cette usine de pâtes et papiers est un personnage omniprésent, dessiné avec soin et amour, on ne peut pas en dire autant du personnage du père. Il travaille à la même usine et, pourtant, c’est à peine si on le voit.

« Je ne pensais pas parler de mon père, mais c’est en filigrane, dans tout l’album. C’est un sujet qui devient principal. Je voulais parler de l’usine, mais l’usine, c’est mon père, je suis là à cause de lui. Je devais donc décrire la situation, c’était logique. Comme ça fait quatre ans qu’il est décédé, je me sens un peu plus libéré d’en parler maintenant qu’il n’est plus là. Parce que c’est aussi parler des pères d’avant, qui avaient moins de scrupules. En tout cas, c’était plus socialement permis, je crois, de ne pas s’occuper des enfants. Les hommes pouvaient se consacrer à leur travail, être absents même lorsqu’ils étaient là. Aujourd’hui, moins, parce que cela a changé. Je suis présent avec mes enfants probablement parce que mon père ne l’était pas. On essaie de faire mieux que la génération d’avant et ça me va puisque la barre n’était pas trop haute. »

Une relation avec un père qui repose presque entièrement sur les épaules du fils. Quatre ans après le décès du paternel, le fils regrette-t-il de ne pas avoir essayé plus fort ? « C’était mission impossible. Je n’ai pas de regret de ce côté-là, parce que c’était beaucoup son choix. Le téléphone était là, je communiquais avec lui par courriel, mais j’avais l’impression qu’il répondait de force. La relation était à sens unique. Je remplissais mon rôle de fils, j’allais le voir quand je passais à Québec. »

« Je pense avoir une bonne notion de ce qu’est une famille, contrairement à lui qui avait même coupé les ponts avec la sienne. C’est dommage, parce qu’il n’a pas beaucoup vu ses petits-enfants (je pense qu’il les a vus deux fois). Quand je serai grand-père, moi, ça va être la fête lorsque je verrai les miens ! »

Une chose est certaine, c’est qu’il ne manquera pas d’histoires à leur raconter.

Quelques nouveautés à se mettre sous la dent

Il y a tout pour plaire dans le deuxième tome de cette série entamée en 2019, dont le scénario est signé par Régis Loisel (Magasin général) et le dessin, par Olivier Pont. De l’exotisme (on est en plein coeur de la jungle amazonienne), des méchants vraiment méchants, une carcasse d’avion contenant un trésor et une quête paternelle. Ce n’est pas sans rappeler, à certains égards, l’univers des films d’aventures français de la fin des années 1970. C’est bien ficelé, le dessin est dynamique, bref, c’est agréable à se mettre sous l’oeil.


Un putain de salopard. Tome 2 : Ô maneta. | ★★★ ​1/2 | Regis Loisel et Olivier Pont, Rue De Sèvres, Paris, 2021, 88 pages

 

Ça faisait longtemps que nous n’étions pas resté ainsi collé à un album de science-fiction. L’intrigue d’Inhumain nous mène littéralement par le bout du nez. Un vaisseau d’exploration s’écrase, dans un moment de folie, sur une planète habitée par des esclaves de forme humaine qui semblent travailler pour un mystérieux peuple aquatique. C’est bien raconté et ce n’est pas sans évoquer certaines vieilles intrigues des premières saisons de Star Trek.


Inhumain | ★★★ ​1/2 | Valérie Mangin, Denis Bajram et Thibaud de Rochebrune, Dupuis, coll. « Aire libre », Charleroi, 2021, 104 pages 

 

En terminant, quelques mots sur Le bouquin de la bande dessinée, illustré par Lewis Trondheim, qui présente un état complet et structuré du savoir et de la pensée sur la bande dessinée. C’est exhaustif et rigoureux, et une bonne façon de mieux comprendre l’histoire et les façons de faire du neuvième art.


Le bouquin de la bande dessinée | ★★★ 1/2 | Lewis Trondheim et Thierry Groensteen (Direction de collection), Robert Laffont, Paris, 2021, 928 pages

Chroniques de jeunesse

Guy Delisle, Pow Pow, Montréal, 2021, 160 pages